L'Histoire , la grande et les petites
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Monsieur, comte, duc de Glücksbierg, duc Decazes...Decazeville
Il y a 150 ans, le 24 octobre 1860, disparaissait le duc Decazes
Jean-Louis Nicolas JALEY" buste du duc Elie Decazes et de Gluskjberg "plâtre64 x 57 x 32,5 cmInv: D.836.1.5photographie : Jean-Christophe Garciadroits réservés, musée des beaux-arts et d 'archéologie de
Libourne. Infographie Jean Rudelle
Tout cela, dans cet ordre, pour un même homme !
Comprendre qui était Monsieur Decazes n’est pas chose
facile ! Rarement nous aurons trouvé des descriptions, portraits
et biographies aussi contradictoires. Pour certains, le duc est
un travailleur laborieux ayant bien mérité de la patrie, pour d’autres
le sang est à ses pieds ! Pour tous, il ne laisse pas
indifférent ! Nous allons tenter de vous faire comprendre la
complexité du personnage. Nous aurons ainsi la possibilité de mieux
comprendre l'itinéraire qui le conduira à Decazeville : pourquoi ici,
pourquoi des mines, pourquoi lui ? Un hasard ? Non, absolument pas ! Et
il n'était pas seul...
Cette histoire est donc passablement compliquée. L'époque ne facilite
pas les choses, près de quarante ans de révolution avant de voir une
accalmie, et une autre révolution, industrielle celle là, qui vient
imposer ses éléments.
Prélude, avertissement, est-ce bien nécessaire ?
Pour les plus jeunes, les moins jeunes, les Decazevillois, les Rouergats, les estrangers et les curieux..
Il est possible que la lecture des pages suivantes soit une véritable
surprise, elle l'a été pour nous quand nous les avons écrites !
L'époque qui nous intéresse, 1815-1825, vient après des " évènements
" violents : révolution, guerres diverses...et ceux qui furent les
acteurs de ces évènements ont des personnalités hors du commun, mêmes
si elles sont très différentes les unes des autres. Il n'était pas
d'usage pour eux de cacher les faits et les mots et écrits sont le
reflet
de cette violence, qui ne sera pas, y compris pendant la période
Decazes, que verbale. Il est important de garder cet aspect de la
situation en tête, pour conserver un peu de recul devant ces
textes. Extravagants ? Outranciers? Et donc à rejeter? Chacun se
fera son idée...Si nous avons par exemple cité M. Clausel de
Coussergues, ce n'est pas pour son propos plus qu'enflammé : le roi
Louis XVIII a entendu son Cri, il y a répondu dans ses lettres au
comte, c'est bien le signe d'une certaine importance. Les intérêts
des uns et des autres ne sont pas seulement politiques, et ce n'est
pas uniquement croyons nous une lutte pour des idées et pour le
pouvoir, ou les pouvoirs.
Pour certains, comme Chateaubriand, sa
fortune est faite, et il peut se consacrer à ces luttes en apportant sa
notoriété, au risque de la compromettre par quelques phrases
couperets. Pour d'autres, venant d'intégrer la noblesse, au
hasard des alliances, ralliements et autres rapprochements intéressés,
il est important de consolider l'ascension sociale, et les propos
tenus à la Chambre des Députés, ou à la Chambre Haute, ne sont
pas sans importance et sans effet. Le caractère qui peut
apparaître excessif des propos trouve aussi une justification dans la
liberté naissante de la presse : il faut user de cette liberté,
pratiquement le seul moyen de se faire (re)connaître. On écrit
beaucoup, hommes comme femmes. Il est possible que de nos jours, les
mêmes situations ne seraient pas analysées et décrites avec les mêmes
termes. Monsieur Decazes, qui n'est que Monsieur au début de ces pages,
va se trouver placé aux toutes premières places, après
Waterloo. Peut-on réaliser deux siècles plus tard, ce que vont être les
écueils de l'exercice ? L'exposition du Ministre à toutes les
oppositions montre bien finalement l'intérêt de cette personnalité;
venu il y a peu, dix ans à peine, de sa Gironde natale, il sera
l'un des plus puissants durant ces années de Restauration. Comprendre
pourquoi il consacrera une grande part de sa fortune, vers 1820-1825
aux mines du Rouergue est notre seul objectif.
Premier acte : Monsieur Decazes
Parmi ceux qui trouvent dans le ministre, ex préfet, ex
secrétaire de madame mère Laetitia, ex…., des raisons de dresser un
portrait aimable, il y a le journaliste qui rapporte ainsi une
description de Decazeville ( L'Exposition, journal de l'industrie et des arts utiles... 1re [et 5e] année. Année 5 - - 1839-1844 , Gallica Bnf ) :
"
En effet, il y a vingt ans à peine, là où l'on compte aujourd'hui une
population de cinq mille âmes, il n'y avait qu'une grange et quelques
pauvres familles aux environs. Cependant on disait vaguement qu'il y
avait dans ce lieu retiré, sous ce sol stérile, de nombreuses couches
de houille, et, dans le terrain houiller lui-même, d'épaisses couches
de minerai de fer. Le duc Decazes, auquel la politique laissait à cette
époque des loisirs après lui avoir imposé durant longtemps des veilles
laborieuses et de dures épreuves, le duc Decazes fit
l'acquisition de cette propriété, et il y fonda l'établissement et la
ville qui portent son nom. On voit donc que si l'ancien ministre de
Louis XVIII est un homme d'État habile et éclairé, un orateur élégant,
un homme du monde d'un esprit éminent et d'une parfaite distinction,
il a aussi quelques droits au titre d'industriel. Le succès, mais non
pas la fortune, couronna tout d'abord l'entreprise du noble pair."
Homme d’Etat habile? Oui assurément ; élégant et d’une
parfaite distinction? Le buste du musée des beaux-arts de
Libourne peut en témoigner. Le titre d’industriel ? Nous sommes là un peu sur la
réserve : François Cabrol nous apparaît comme le technicien
métallurgiste de Decazeville: ce n'est pas du tout
Decazes qui fonda Decazeville; ce fut l'action de Cabrol qui
permettra ce développement, et donc cette fondation... Et pour le
nom, on aurait pu logiquement penser à " Cabrolville ", mais ce fut
Decazeville, pour rendre hommage à l' actionnaire principal : un
baptême à notre avis un peu rapide, puisque c'est en 1833, le 3
novembre, que ce baptême aura lieu : « le village de Lasalle est
distrait de la commune d'Aubin pour former sous le nom de Decazeville
une commune particulière ». Ainsi fut-il décidé par le
ministère. 1833, ce sera bientôt la fin d'une période très
difficile pour les forges.

Revenons à notre portrait. Pour ce qui concerne l'évocation
des loisirs de Monsieur Decazes, c’est suite à l’assassinat
en 1820 du duc de Berry par un fanatique opposé aux Bourbons qu’il les
doit…Ministre de l’ Intérieur, il eut à assumer les risques de sa
charge. Nous reviendrons plus bas sur cet épisode important.
Parmi les biographies à charge, si on peut dire, il y a le
Dictionnaire de la conversation et de la lecture : inventaire raisonné
des notions générales les plus indispensables à tous (1867) ... sous la
direction de William Duckett, seconde édition 1868
(Google books, tome 7, page 237-240. )
Dans ce portrait de plusieurs pages, dû sans doute à la plume du
journaliste W. Duckett, car non signé, la charge est forte, très forte
même. Rappelons nous que le duc est décédé en 1860...
Dès le début, le ton est donné : « ex-secrétaire
des commandements de Madame, mère de l'empereur, ex-conseiller à la
cour d'appel de Paris, ex-volontaire royal, ex-préfet de police,
ex-ministre de la police générale, ex ministre de l' intérieur,
ex-président du conseil, ex-ambassadeur de France à Londres, ex-pair de
France, ex-grand référendaire de la chambre des pairs, chevalier de
l'ordre du Saint-Esprit, grand officier de la Légion d'Honneur, et
grand croix d'une foule d'ordres étrangers, créé dès 1818, par le roi
de Danemark, duc de Glucksbjerg , (...) né à Saint Martin-de-Laye, près
de Libourne (Gironde), le 8 septembre 1780 ». La litanie des ex est suffisamment explicite...
Le maître clerc dans l’étude girondine de son procureur de père
va rapidement quitter sa charge et « monter » à Paris
chercher fortune.
Les historiens curieux de la suite pourront la lire par eux-mêmes dans le Dictionnaire.
Son itinéraire politique va se dessiner concrètement à l'époque de la
Restauration. Préfet de police, très exactement la veille, au
jour près, du retour de Louis XVIII, il va ensuite faciliter la
tâche de ce gouvernement qui aurait pu devenir " réparateur et qui ne fut que violemment réacteur ".
La suite de cet itinéraire nous éloigne sans doute de nos
préoccupations de chemins miniers, mais n'est pas sans importance
historique. Le procès du maréchal Ney et sa condamnation, sa
dépêche de Ministre de l'Intérieur " Fusillez les tous " concernant les évènements de Grenoble, justifient sans doute le mot de Chateaubriand : " le pied lui a glissé dans le sang... ".

Dès son départ du Ministère de l'Intérieur après l'assassinat du duc de Berry, est imprimé le " Cri des victimes du duc de Cazes, par M. Clausel de Coussergues, Paris, 1820, ( Google Books).
Une extravagance ? En tout cas, une belle couverture de l'exemplaire
de l'Université du Michigan ! La lecture du Cri permet, par
exemple, de suivre son itinéraire à Londres, qui fut bref,
quelques mois: est-ce suffisant pour se donner une vocation d'entrepreneur ?
Siégeant à l'extrême droite des ultra royalistes, M.
Clausel de Coussergues, député de l'Aveyron, - ce qui aurait
bien pu éloigner à jamais Decazes du Rouergue ! - se fit remarquer
par son accusation célèbre : " Je
propose à la Chambre de porter un acte d' accusation contre M. Decazes,
ministre de l'Intérieur, comme complice de l'assassinat de monseigneur
le duc de Berry. "
Le Député et auteur du Cri,
pamphlet explicatif de son propos, revint sur cet épisode dans un
discours à la Chambre, le 16 juin 1821, et rappelait ainsi le
départ du duc Decazes de son Ministère : " Le
député qui est dans ce moment à cette tribune accusa, le 14 février,
l'homme tout puissant qui dirigeait cette police. Il fut l'organe de la
France entière ( Une foule de voix : Non, non, parlez pour vous.
). Le cri universel éloigna ce ministre du palais de nos rois."
(
Discours de M. Clausel de Coussergues, député de l'Aveyron, sur les
fonds secrets de la police, séance du 16 juin 1821, Google Books)
Rien dans le portrait critique du Dictionnaire de la
conversation ne vient souligner l'image de l'industriel.
"
Rappelé de Londres, (il ) se retira donc dans ses terres, où il
chercha à se consoler de sa chute en jouant le rôle de grand seigneur
protecteur de l'agriculture et de l'industrie; rôle qui lui coûta fort
cher et qui lui réussit assez mal, puisqu'il était notoirement ruiné au
moment où éclata la révolution de Juillet " , telle est la
conclusion du Dictionnaire sur cette période de sa vie. Ce parcours
politique connut une certaine suite, sinon un renouveau plus tard, sous Louis-
Philippe...

Pour prolonger cette évocation de la
personnalité du duc Decazes, on peut lire le propos de Chateaubriand,
qui a eu souvent, nous allons le découvrir, l'occasion de
s'opposer au duc. Ce propos a été publié dans son fameux
pamphlet contre le ministre de la police , De la Monarchie selon la Charte, en 1816, à Bruxelles. Il attaquera plus tard Decazes après l'assassinat du duc de Berry, en février 1820.
Revenons un instant sur cette disparition qui a provoqué un véritable séisme politique.

Le dimanche 13 février 1820, le duc de Berry, dernier
dans la lignée des Bourbons est assassiné sur les marches de l'Opéra.
Il décèdera six heures plus tard. Le meurtrier, Louvel, proclame
haut et fort sa haine des Bourbons et déclare avoir agi seul. Le
lendemain, 14 février, le comte Decazes, il n'est pas encore duc, -
sinon duc de Glücksbierg, un titre étranger - ministre secrétaire
d'état au département de l'intérieur, président du conseil des
ministres, annonce officiellement au président de la Chambre des
députés la mort du duc de Berry, neveu du roi ( JDD, Journal des
débats, 15/02/1820). L'émotion est évidemment très forte, et pour
certains, explique l'appel de Clausel de Coussergues, député de
l'Aveyron, à ses collègues, demandant immédiatement la mise en
accusation de Decazes. Rejeté un
premier
temps pour vice de forme, cet appel va faire des dégâts. Il connaît un
appui dans la position de Chateaubriand, vicomte de son état et
royaliste convaincu, qui publie le 18 février dans son
propre journal, Le Conservateur ( Gallica Bnf, tome 6, 1820 ), et repris le 19 dans le Journal des débats, un article sans appel contre Decazes.
" La
main qui a porté le coup n'est pas la plus coupable. Ceux qui ont
assassiné Mgr le duc de Berry sont ceux qui, depuis quatre ans.....(
)...Tout est possible sans un ministre, tout est impossible avec lui... ". La fin de l'article désigne ainsi nommément le comte Decazes, avec un sens de la formule parfait !
Immédiatement après, sous la signature de Louis Florian Paul de
Kergorlay, député sur la même ligne politique que l'auteur du
Cri, un autre article appelle à la même démission.

La conclusion sera donnée ce même jour 19 février 1820, à dix heures du soir, peut-on lire, dans le Journal des débats :

Le lendemain, 20 février 1820, Louis XVIII se résignera à signer les
deux ordonnances suivantes. La première, dans l'ordre du Bulletin des
Lois n° 345 porte le n° 8234. Elle fait le Comte Decazes Ministre
d'Etat et Membre du Conseil Privé. Elle accepte la démission du comte,
président du Conseil pour raison de santé...Ernest Daudet, dans son
ouvrage de référence, n'évoque qu'un rhume, chose finalement assez
commune semble-t-il en février....
La seconde ordonnance, n° 8235, est celle qui fit le comte duc, lui et ses descendants en ligne directe.

Le groupe des députés ultra-royalistes est donc presque parvenu à ses
fins : écarter, définitivement si possible, le ministre tant
détesté, se rapprocher de Louis XVIII, vieillissant, malade. Il reste
seulement à prendre le pouvoir, les pouvoirs.
Ce sera une autre histoire que la nôtre, qui s'écrira dans quelques
années, après la mort du monarque en 1824. L'influence du duc ne va pas s'éteindre au soir de ce 19 février. Même absent, ses amis et ennemis s'affronteront en son nom.
Clausel
de Coussergues va développer son argumentation et publier son
Projet d'accusation en 1820. Argumentation et argutie
remplissent les 451 pages ( ! ) de l'ouvrage,
compte tenu des pages annexes. L'auteur s'oppose
également au comte de Saint - Aulaire, beau-père du duc, et au comte
d'Argout, deux des défenseurs de Decazes en ces moments
difficiles.
Combien de députés ont-ils réellement lu l'exemplaire déposé
pour eux, 250 le furent, à la questure de la Chambre ?
A la suite de l'article Decazes, figure dans
le Dictionnaire de la conversation l'article Decazeville. Il est
amusant de comparer l'image donnée dans le Dictionnaire avec celle
parue dans l'Exposition.
"
Cette localité se réduisait il y a vingt-cinq ans à une simple grange,
qui donnait son nom à la vallée. La renommée disait pourtant qu'il
existait par là des couches de houille d'une puissance inouïe, et dans
le terrain houiller lui-même, comme sur les points les plus favorisés
de l' Angleterre, des couches épaisses de minerai de fer. On montrait
le Lot coulant à deux pas comme une voie navigable, facile à améliorer,
qui devait porter sur le marché de Bordeaux et au loin les produits de
l'usine de fer une fois établie. C'était un Eldorado, disait-on, qui
attendait un conquérant ; ce conquérant fut M. le duc Decazes. Il
attira dans le pays des ingénieurs, des mécaniciens et des ouvriers ;
on se mit à l'œuvre, et l'on constata tout d'abord que la déesse aux
cent voix n'avait rien exagéré. D'innombrables couches de houille
furent découvertes, parmi lesquelles une de 30, 50 et en quelques
endroits même de 75 mètres d'épaisseur. Le minerai de fer dit des
houillères se rencontrait en grande abondance, ainsi que d'autres
minerais, du fer oligiste, du fer hydraté, du fer oolithique, de la
castine et des matières réfractaires, argiles et grès, pour la
construction de l'intérieur des fourneaux. L'usine fut construite par
un habile ingénieur, M. Cabrol, qui en prit la direction. A quelque
temps de là, les chambres votèrent plusieurs millions pour
l'amélioration du Lot ; et cependant l'entreprise demeura plus de dix
ans sans donner aucun produit.
Les
forges de Decazeville sont adossées à un vaste plateau qui les domine
et où s'opèrent les préparations préliminaires des matières premières
telles que la fabrication du coke, le grillage, le cassage, la
trituration et le mélange des minerais. Les transports s'effectuent
par un ensemble de petits chemins de fer débouchant d'innombrables
galeries ou partant de l'orifice de puits desservis par des machines à
vapeur. Au moyen de chemins de fer de niveau, de viaducs, de plans
inclinés, de puits, de souterrains, on arrive à tous les gisements, à
toutes les galeries d'exploitation, quel que soit le niveau où ils se
trouvent situés dans les montagnes voisines. Ces divers travaux ont un
tel développement, qu'il ne faut pas moins de 70 kilomètres de chemin
de fer pour les desservir, et que l'on pose tous les jours des voies
nouvelles. Ils amènent tous les jours à Decazeville cinq cents tonnes
de houille et deux cent cinquante tonnes de minerai cru. Decazeville
possède six hauts fourneaux ; la branche la plus importante de sa
production consiste dans la fabrication des rails ; elle s'élève jusqu'à
mille deux cents tonnes par mois, sans compter une assez grande
quantité de fers en feuilles et en barres de tous échantillons. La
force qu'on y utilise peut s'estimer à six ou sept cents chevaux
vapeur. C'est sans contredit par sa puissance mécanique et la variété
de ses produits une des plus importantes et des plus complètes usines
de fer que possède la France. "
Pour
compléter ce passage lyrique, il n'est pas sans intérêt de
savoir que cette prose n'est pas du rédacteur du Dictionnaire. C'est un
copier-coller pratiquement intégral d'un passage de l'article -
long - de Michel Chevalier, paru le 30 juillet 1843
dans le Journal des débats, à la suite de la visite à Decazeville du
duc de Montpensier. L'article complet peut être lu à cette adresse :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k446274z.pleinepage.r=Decazeville.f3.langFR; il montre bien l'atmosphère particulière des forges.

Si le Dictionnaire est donc très critique sur le parcours du duc
Decazes, il rend par contre un hommage appuyé à François Cabrol, dans
son métier d' ingénieur. On peut remarquer enfin que cet article,
publié en 1868, vient au moment où François Cabrol a abandonné
Decazeville depuis huit ans, et à l'époque où la société de Decazes a
laissé la place aux Schneider du Creusot, par la création de la Société
Nouvelle, avec l'arrivée de M. Deseilligny...La faillite était
intervenue en 1865.
L'une des conclusions du Dictionnaire est forte :
" ...
ministre qui ne sut rien créer, rien organiser, esprit étroit et
vaniteux, cœur dur, sec et égoïste, de l'administration de qui il n'est
resté d'autre souvenir que celui d'un projet de prison spéciale pour
les écrivains! En 1819 ce projet reçut même un commencement
d'exécution, ainsi que le témoigne un mur digne de la Bastille qu'on
peut encore voir aujourd'hui rue de La Harpe, devant une partie des
bâtiments du lycée de Saint-Louis, auxquels il sert de clôture. On ne
doit nullement savoir gré à M. Decazes de ce tardif retour à la Charte.
S'il se décida à rompre en visière avec les hommes dans les rangs
desquels il avait conquis sa position, et à faire rentrer le pouvoir
dans les voies de la légalité, après avoir tant contribué lui-même à
l'en faire sortir, il y fut poussé bien plus par le besoin de sa propre
conservation ministérielle que par son respect pour les lois ou par son
amour pour les libertés publiques."
Voici un autre portrait de Decazes : Biographie des hommes du jour, Germain Sarrut et B. Saint-Edme, T1, Paris, Krabe, 1835; Decazes, p 22-34. ( Google Books )
Justice, Vérité, Impartialité, sont les principes directeurs de la Biographie:
" Pour nous, narrateurs impartiaux, nous dirons les faits, nous ne dirons que les faits avérés..."
Avec de telles affirmations, nous pouvons espérer quelque impartialité
pour l'homme qui fut l'un des plus puissants de l ' époque, sinon
le plus puissant.
Decazes, sera le quatrième portrait, pages 22
à 34. Bien que placé à cette place d ' honneur, il n'a pas droit à
une gravure; oubli ( bien sûr que non ! ) regrettable, car
celles de la Biographie sont remarquables de vérité !
C'est donc une démonstration, ( exacte ? ) du zèle
royaliste de Elie Decazes. Après avoir rappelé la fortune familiale ,
assise par l'achat que fit le père d'Elie à la nation du château et
de la terre de Fronsac, révolutionnairement confisquée et vendue en
1793, l'enfance d'Elie et ses études à Vendôme précèdent l'exposé
d'une carrière politique tourmentée. On souligne l'action de Decazes
à l'occasion de l'arrestation du maréchal Ney, et sa condamnation.
Fait comte par ordonnance du roi le 27 janvier 1816, la Biographie
rappelle également les évènements tragiques de Grenoble, sans
toutefois citer le fameux " fusillez les " attribué au Ministre qu'était alors Elie Decazes. Il sera fait pair le 31 janvier 1818.
L'auteur soulignera en 1818 son mariage avec Mademoiselle de Saint
Aulaire, petite fille par sa mère du dernier prince régnant de
Nassau. C'est à cette occasion qu'il reçut le titre et le
duché de Glukesbourg, ( orthographe assez variable...), seul
titre de duc décerné par un roi du Danemark. Nous donnons
ci-dessous quelques éléments sur cette nécessité d'être duc pour ce
mariage, mariage voulu par Louis XVIII et la soeur d'Elie, Mme
Princeteau. L'analyse politique se borne à rappeler l'existence d'un sytème tout d'exception, essayant de satisfaire les
" opposans patriotes ", de gauche, et les " opposans ultras
", les royalistes de l'extrême droite. Dans ce difficile exercice,
Elie Decazes aura à connaître l'inimitié, pour ne pas dire la haine
voire la fureur des deux parties. En juillet 1830, il est présenté
comme " nécessiteux de mines de fer et de houille " : c'est à dire ruiné, ou presque ! Il va alors devoir trouver une fonction rétribuée et bénéficiera de " secours ".
Le biographe termine par ce passage: "
telle a été la carrière parcourue par cet homme, ennemi de la liberté
de la presse et de la liberté des citoyens,(...), grand spéculateur en
chef de complots imaginaires...".
La Biographie et ses 918 pages offre bien d'autres portraits. Il y a
par exemple celui du comte d ' Argout. Celui qui sera un des premiers
actionnaires de Decazeville, est présenté comme " un
des plus zélés et des plus constants adversaires du parti patriote ; il
appartient à la coterie Pasquier, Decazes et compagnie ..."
On peut y lire le portrait du marquis de Sémonville, également actionnaire des débuts : "
Le vieux marquis...est sans contredit l'un des membres de la chambre
haute qui, à toutes les phases de nos quarante années de révolution, se
sont toujours faits remarquer par la souplesse avec laquelle ils ont su
dans toutes les circonstances flatter le pouvoir, quel qu'il fût, qui
ont toujours placé l'intérêt de leur vanité et de leur ambition avant
l'intérêt du pays."
Ces trois biographies ne mentionnent aucune activité des intéressés dans le domaine industriel... et on aura peut-être compris que la Biographie n'a pas de sympathie particulière pour Decazes et ses amis.
Place Decazes, Libourne
Il n'y a pas que des déçus, pour ne pas dire plus, de l'action de
Decazes dans ces années 1815-1820. L'ouvrage Louis XVIII et le duc Decazes, 1815-1820, Ernest Daudet, Plon, Paris, 1899 ( Archive.org) favorise une connaissance plus " intime " du duc, et peut-être plus objective...
Le frère d'Alphonse Daudet, puisque frère il y a, fut un écrivain
prolixe, ce qui est moins connu. L'ouvrage mentionné est très fouillé
et sa richesse doit beaucoup au fait que l'auteur eut accès aux
archives de La Grave, propriété des Decazes. Cet important travail sur
pièces, les correspondances du roi et de son ministre, de près de
cinq cent pages nous servira de support pour les éléments
suivants. Reprenons donc à zéro ou presque l'itinéraire d' Elie.
Né en 1780 et élevé dans la bourgeoisie de Libourne, chez son
parrain, le jeune Elie fit ses études à Vendôme : elles ne sont pas
commentées par Daudet... Vers 1800, sa famille le voit devenir acteur.
En fait de théâtre, il sera, nous semble-t-il, plus facilement
auteur ! Parti à Paris, " puisque la fortune ne descend pas chercher "
ses élus, il étudie le droit et sera " homme de loi " puis
avocat. Il n'y a pas un mot dans le travail de Daudet sur les
activités de Elie dans le cabinet de son père à Libourne...
Elie Decazes va épouser en 1805 Mademoiselle Muraire, dont le père est premier
Président de la cour de cassation. C'est ce beau père qui va
faciliter l'entrée d'Elie au service de la mère de l'empereur, et
ce mariage sera bien sûr une occasion pour Elie de rencontrer la
fortune, l'autre, à défaut pour le moment de richesse. Il faut souligner l’importance, pour la carrière d’Elie
Decazes, de ce mariage avec Elisabeth Muraire. Quelques indications
supplémentaires ne sont pas sans intérêt pour comprendre cette bonne fortune. Lorsque
le mariage eut lieu, le 5 août 1805, ou le 1er, suivant d’autres
sources, Monsieur Muraire était un grand dignitaire : comte de l’Empire,
conseiller d’Etat, premier président à la cour de Cassation, grand
officier de la Légion d’honneur. Il sera
grand croix de l’ordre de la Réunion. Il
avait assumé des responsabilités de maire, président de district et député du
Var... Et nous ne sommes pas exhaustif dans cette énumération !
Mademoiselle
Muraire avait une sœur jumelle, Victoire, qui
se marie la même année à 15 ans à
Jean Baptiste Henry Collin de Sussy. Le beau frère d’Elie sera plus tard comte
et à l’origine du musée de la
Monnaie à Paris. Plus important que le beau-frère dans ce
cercle familial, le père de ce beau-frère, le comte de Sussy. Il a laissé son nom dans l’histoire comme directeur
général des douanes, (il l’était en 1805), puis plus tard président de la cour
des comptes. Il sera en 1812 un ministre du commerce de Napoléon. Ces
indications nous montrent que le jeune juge, si bien entouré, va pouvoir
relativement vite gravir quelques échelons dans l’appareil de la justice. Ce
comte de Sussy sera fait pair sur la proposition d’Elie Decazes lors des
nominations de la « fournée » de mars 1819 et Elie Decazes soutiendra
son beau père Honoré Muraire lorsque celui-ci connaîtra quelques difficultés
dans les années agitées qui vont suivre.
Sa jeune épouse décède le 24 janvier 1806. Une
« Tenue de deuil » sera organisée par la loge maçonnique d’Anacréon à
laquelle appartenaient Honoré Muraire et Elie Decazes. Elisabeth Decazes était
également membre d’une loge. Le site « Musée virtuel de la musique
maçonnique » évoque cette Tenue. Il y a donc, dès ce mois d’août
1805 un véritable tourbillon dans lequel Elie Decazes trouvera les éléments de
sa future réussite. Ce même site, (http://mvmm.org/c/docs/decazes.html), permet
également, par un renvoi, de lire dans Le Globe, une revue maçonnique, une biographie du duc, dans laquelle les
aspects maçonniques indiqués permettent une approche plus complète de sa
personnalité.

Dans les débuts, il sera donc juge et même
président des assises à Paris. Le lendemain des Cent Jours sera
une ère de faveur pour Elie Decazes, qui saura tirer avantage de son
écartement passé décidé par Napoléon. Passons sur les
circonstances ... Avec Fouché comme ministre (!), il sera préfet de
police de Paris, la veille même, stricto sensu, de l'entrée de
Louis XVIII dans Paris. Il va devoir composer avec des républicains,
bien disposés à résister, et des bonapartistes pour qui le coup
de main est l'objectif. Son ministre est de plus dès le début son
ennemi déclaré. Parmi ses opposants, il y a aussi et déjà à cette
époque Chateaubriand. L'épisode du maréchal Ney est évidemment décrit
longuement par Daudet.
Devenu Ministre de la Police dans le gouvernement Richelieu, il va le
rester pendant les trois ans de ce ministère, avant de remplacer le duc
Richelieu en 1818.
Les élections de 1815, la Chambre Introuvable, amènent à
Paris une majorité d'ultra-royalistes, violents, vindicatifs,
opposés au régime constitutionnel que soutiennent Elie Decazes et
Richelieu. " La marche du ministère est difficile parce qu'il navigue entre deux écueils " écrit Decazes, " nos ennemis sont nos amis". ( nov 1816). Ou, " nous, ( le ministère Richelieu Decazes ) , soutenons les intérêts moraux révolutionnaires ", précise Decazes, qui prête le propos accusateur à Chateaubriand.
La dissolution de cette chambre, constamment opposée à tous les
projets, sera un objectif pour Decazes, objectif dont il va avoir à
convaincre le duc de Richelieu et le roi Louis XVIII. Ce sera plus
difficile pour ce dernier, mais l'objectif est atteint le 5 septembre
1816. L'opposition de Chateaubriand, orale et écrite, des
ultras, des royalistes , de la famille royale, et de tous ceux qui se
voyaient bien aux pouvoirs, n'y étant pas, sera dès lors constante:
si le roi n'avait eu une si forte sympathie pour Decazes, il n'aurait
bien sûr pu se maintenir. Pour ce qui est de l'illustre
écrivain, il va être rayé par le roi de la liste des ministres
d'Etat. Toute honorifique que ce soit, cette position importait à
Chateaubriand qui, déçu de ne pouvoir accéder au pouvoir politique par
un poste de ministre, va devenir, contraint ou forcé, l'égal
des plus exaltés ultra-royalistes : ses écrits deviennent violents
envers Decazes.
Ci-dessus, portrait duc Decazes, carte Gironde, Vuillemin

Buste de Louis XVIII, musée des beaux-arts de Libourne.
"
L'artiste avec ce portrait sculpé all'antica transforme discrètement
la présence physique du roi vieillissant en portrait antique très
imposant idéalisant les traits du roi et le transformant en portrait
allégorique. Il s'éloigne d'un simple portrait individuel exprimant
ainsi la puissance politique du modèle et l'autorisant ainsi à entrer
dans la postérité. Le portrait dans sa nudité antique et intemporelle
se détache des normes classiques et officielles...."
Musée des beaux-arts, Libourne, notice
Ecole française, XIX ème siècle
Plâtre, H.63cm,L.39 cm,Ep.31 cm
Envoi de l'Etat en 1836

Le roi Louis XVIII fut bien sûr la cible de très nombreux
caricaturistes. Voici un trait d'humour, avec ce dessin de P. Hadol ( Touchatout, Histoire
de France tintamarresque, L'Eclipse, Paris, 1872) ; tout est à prendre, au moins,
au second degré : les deux balles rouge et blanche, le thème du
billard, ou les demi-manches de protection...
1818, à trente huit ans, ce sera l'année du second
mariage du comte Decazes. Son précédent mariage est relativement lointain. Voulu par
Louis XVIII et Mme Princeteau soeur de Elie, qui dirige la maison
parisienne du ministre, le choix se porte sur Mademoiselle de
Saint-Aulaire. Le comte de Saint-Aulaire sera plus tard en 1826 du
cercle très restreint des premiers actionnaires des Houillères et
Forges. Sur pression de la tante de la future duchesse, la
duchesse de Brunswick, qui ne voulait que d'un duc pour sa petite
nièce, le roi du Danemark fit Elie Decazes duc de Glücksbierg, seul
titre de duc créé dans ce royaume....Elie Decazes porta ce titre, bien
que l'usage n'était pas de porter un titre autre que celui conféré
par le roi ( de France ) . Le mariage fut grandiose, les 10 et 11 août
1816. Les souvenirs de la jeune duchesse, alors âgée de seize ans, sont
rapportés dans le texte de Daudet. L'écrivain rapporte
également les lettres que Louis XVIII n'arrêtait pas de faire
porter au duc, " son fils bien aimé ".
Dans ces échanges, le tutoiement est de rigueur entre le roi et Decazes
( mais non pour l'inverse ! ) et Ernest Daudet montre bien les liens
très étroits qui sont alors ceux entre le roi et son ministre
ou son épouse, " ma fille bien aimée ".
Il semble évident que le roi en 1818 fait toute confiance à Decazes
pour la conduite des affaires du pays, en luttant constamment contre
son frère, futur Charles X, et son neveu par exemple, le comte de Berry. L'opposition
de ces derniers ne fait que s'accroître devant l'étoile qu'est
devenu Elie Decazes, " voulant nationaliser la royauté et royaliser la France " selon ses dires.
A
cette époque, les liens sont donc très étroits entre le roi et son
ministre. Les documents " officiels " gardent
habituellement la distance protocolaire. Mais il y a des
exceptions ! Celle-ci, par exemple, la nomination du comte comme Pair du
Royaume : l'affection du roi est parfaitement affichée, et a dû en
irriter plus d'un!

En 1819, le ministère de la police est supprimé, selon le vœu même de
Decazes, qui devient l'élément essentiel du nouveau cabinet Dessoles
- Decazes, comme ministre de l'intérieur. En novembre de cette année
1819, il accède enfin à la présidence du Conseil, la
première marche, tout en restant ministre. A gauche comme à
droite, c ' est l'opposition la plus totale, contre celui qui possède
une telle influence sur le roi. Le Journal des débats, à droite, en
fait une cible permanente. En janvier 1820, on le traite de Catilina,
ce qui n'est pas un compliment, ou de charlatan politique....
Decazes aurait bien voulu semble-t-il quitter ce poste, mais le duc
Richelieu n'était pas encore prêt à reprendre du service, à côté, ou sous le regard de
cet ami devenu politiquement assez encombrant.
13 février 1820, Paris s'amuse. Enfin, une partie du monde, comme on
dit, est à l'Opéra. Ce n'est pas le cas de Decazes. Le ministre
travaille lorsqu'à onze heures du soir, on lui amène la nouvelle : le
duc de Berry, le dernier des bourbons, neveu de Louis XVIII et un
des ses nombreux ennemis affichés, est assassiné sur les marches de
l'Opéra. Il décèdera six heures plus tard. Au cours du trajet qui le
conduit sur place, le ministre de l'intérieur et président du
conseil aura cette phrase " nous sommes tous assassinés ".
Il voyait juste, très juste ! En quelques jours, le destin de la France
changera de mains, et la destinée de Decazes bascule.
Au delà du drame, c'est un séisme politique, et au milieu de la
faille, le ministre, bien seul, soumis on le devine, à toutes les
attaques. Rappelons simplement l'opposition du député aveyronnais
Clausel de Coussergues, ultra parmi les ultra, demandant
immédiatement à la Chambre la mise en accusation pour traîtrise (
! ) du président du conseil, et lui faisant porter toute la
responsabilité de l'assassinat. On se souvient aussi du mot de
Chateaubriand : " les pieds lui ont glissé dans le sang, il est tombé ".
Le 26 février 1820, le duc, la duchesse, le petit Louis, et la soeur du
duc quittaient discrètement Paris pour la Gironde, un exil obligé, et
voulu par Richelieu, qui ne désirait pas voir Decazes à ses cotés dans
cette période très troublée. Decazes ne reviendra que le 22 juin, et
sera à Londres le 13 juillet, pour honorer quelque temps ses fonctions
d'ambassadeur. Sur la route, il fit une pause à Beauvais , chez
son ami le préfet de Germiny, un actionnaire futur des Houillères.
L'histoire connaît des rencontres curieuses: c'est Chateaubriand
que Louis XVIII enverra à Londres pour remplacer son adversaire
désormais déchu le duc Decazes à l'ambassade...Peut-on imaginer les
détails de la rencontre ? A -t-elle seulement eu lieu ? Peut-on
imaginer une telle rencontre, le duc Decazes souhaitant la
bienvenue à Monsieur Chat-Briand, ainsi nommé par M. Decazes dans une lettre de 1817 ?
Vous aviez peut-être gardé le souvenir suivant de l'écrivain ,
"
le seul mot de chevalerie, le seul nom d'un illustre chevalier, est
proprement une merveille, que tous les détails ne peuvent surpasser " ( Génie du Christianisme, 1803 ) ; il faut bien reconnaître que quinze
ans plus tard, les beaux principes de chevalerie ne sont pas ou plus d'actualité...
La suite ? La Revue des deux mondes, période 4, tome 155, 1899-10 ( 1899-09 , Gallica Bnf )
présentera, toujours sous la signature de Ernest Daudet, l'ambassade
du duc Decazes à Londres, brève, mais pas sans effet direct pour
l'Aveyron, ses mines, et le fer de Mondalazac. C'est au cours de ce
bref séjour, de quelques mois, que François Cabrol rencontre,
dit-on, le duc. On connaît presque la suite ! Le portrait très
détaillé que fait donc Ernest Daudet de Decazes, dans ses relations
avec Louis XVIII, dépeint un duc royaliste certes, mais plutôt modéré,
et ayant constamment utilisé la conciliation.

Nous avons recherché, vainement, dans les textes de Daudet cette rencontre de
Londres: 348 pages de lectures. C'est du Daudet, et issu, comme
le texte précédent , de ses consultations des archives de la famille
Decazes. Après quelques chapitres " parisiens ", le duc et la
duchesse Egédie sont présentés dans leur ambassade, un bâtiment triste, à Londres.
Après un accueil qui nous paraît tenir plus de la curiosité que d'un
véritable intérêt de la part de la cour anglaise, le duc aura à
tenir compte de la situation locale, très confuse : le roi
George IV est alors en procés de divorce avec son épouse. Les
ambassades étrangères présentes à Londres semblent seulement
faire semblant d'accueillir le duc.
C'est à Londres, le 4 octobre 1820, que la nouvelle de la
naissance du duc de Bordeaux, fils du défunt duc de Berry
va lui parvenir, par, entre autres, les courriers du roi Louis.
Mais rapidement les ennuis s'accumulent : une distance certaine
commence à se faire jour avec le roi, et Decazes, qui la redoute, voudrait
bien revenir à Paris prendre sa défense, ce que le roi lui défend, en
lui intimant assez dûrement de faire son métier d'ambassadeur. Il
sent bien une montée de l'influence des ultras, dans laquelle il a
tout à perdre...
Ses relations avec son
ministre, Pasquier ne sont pas vraiment excellentes, et surtout,
la santé de la duchesse est au plus bas. Un changement d'air est
inévitable, et le retour du duc, duchesse et petit Louis s'effectue début mars 1821.
Le texte de Ernest Daudet, très documenté, et pour cause,
ne dit pas un mot, pas une phrase, sur l'intérêt qu'aurait pû
manifester le duc Decazes pour l'industrie anglaise, et
particulièrement la métallurgie. Pas un mot sur une rencontre avec
François Cabrol....Bien sûr, au moment où Daudet écrit son texte, il
n'est pas sans connaître l'itinéraire du duc qui va investir, plutôt
que s'investir personnellement, dans le Rouergue. C' est donc
très sûrement une volonté de l'auteur de ne rapporter que des
faits de société et ou politiques , en écartant toute intrusion
dans les affaires personnelles de la famille, industrie ou agriculture.
Le roi Louis XVIII a lui même commenté le départ du duc de son poste de
ministre dans ses lettres, lettres privées, mais également
dans ses mémoires, de
manière plus officielle. Et là, son humour est assez remarquable, lorsqu'il
évoque par exemple le " deuil général au château " à l'annonce de la nomination de duc:
Le roi n'a rien oublié de son action : les récompenses, comprendre une forte" dot " , la nomination comme ministre d'Etat, membre du conseil privé, duc , pair de France et ambassadeur.
Cette galerie de portraits, que nous aurions pu prolonger, nous
décrit les personnes et quelques intérêts divers de cette époque. Mais
rien ne vient évoquer l'arrivée du duc dans l'Aveyron . Rien, ou
plutôt presque rien...car les hommes sont presque tous en place,
et l'arrivée du duc est déjà programmée...malgré lui !

Le
duc Decazes a inspiré beaucoup de graveurs et de peintres. Le
portrait ci-contre, à première vue bien commun, présente sur
d'autres un intérêt certain. Le duc est représenté ici en 1828, soit
l'année même de la première coulée de fonte à Firmy, coulée à laquelle
il assista. La date figure à gauche en bas du portrait. Et en bas à
droite, on peut découvrir la signature du duc, suivie d'une mention
manuscrite ( illisible...), Ce portrait, (infographie JR) appartient à une famille qui
sera liée plus tard à celle du duc Decazes.
Il
existe évidemment de nombreux portraits du duc et de la duchesse ( Sainte-Aulaire), en
pied, des bustes et des miniatures. Au hasard de nos découvertes, on
peut citer les deux portraits peints par Court et portant les n° 66 et 101
dans la catalogue des oeuvres du peintre, " Tableaux peints par M. COURT, exposés au profit des oeuvres de l'association des artistes peintres " ( Paris, J. CLAYE, 1859,
in Google books ). Un de ces deux tableaux, le 101 ?, est en 2011
au musée Frederiskborg au Danemark. Nous ne connaissons pas le
second... Parmi les miniatures, citons celle de madame de MIRBEL. Monsieur de
Mirbel, botaniste réputé, fut de 1815 à1820 très lié à Elie Decazes,
comme secrétaire général de ses deux ministères.
Un frère...
Elie Decazes avait un frère, né trois ans après lui, en 1783, Joseph Leonard
Decazes. Vicomte de son état, il épousa en 1816 Ida de Bancalis. Aucun
intérêt direct ici , sauf que la famille de Bancalis était une vieille
famille issue autrefois du Rouergue, vers Pruines, pas loin des
futures mines, et même si Ida n'était plus de ce pays, elle ne
pouvait ignorer ses origines rouergates lointaines... La carrière de
Joseph fut essentiellement administrative : auditeur en 1810, il est
sous préfet de Castres en 1814, et préfet du Tarn en 1815, le 12
juillet exactement. Il le reste jusqu'en 1819 pour la même fonction
dans la Bas Rhin. Il sera à nouveau préfet du Tarn, le 19 juillet
1820, pour une décennie entière. En 1830 il est élu député du Tarn,
jusqu 'en 1846.
L'orthographe de ce début du dix neuvième siècle n'est absolument pas
rigoureuse sur les patronymes, et le frère d'Elie peut également
se rencontrer comme préfet de Cazes de l'Isle : c'est le même homme.
Donnons enfin un dernier élément, qui, à lui seul, pourrait constituer la clé du problème : Joseph Decazes n'était pas que
Préfet. Ingénieur de l'Ecole Polytechnique ( X 1802 ) il fut
membre du corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées et avait donc le
même profil que son jeune et futur collègue, Robert Cabrol, qui sera
ingénieur X et membre du corps des Ponts quelques années plus tard. Robert était le frère de François Cabrol, et débutera sa carrière aux Ponts dans le département du Tarn. Sur le berceau de Decazeville, pas encore née, se penchent donc trois polytechniciens et un duc...
Vous avez suivi ? Bien suivi ?
Il se trouve que dans le Tarn, à cette époque, vers 1820-1825, les
activités minières étaient plus développées que dans l'Aveyron. Et
notre préfet de frère avait compris tout l'intérêt de s'occuper de
mines : la houille, le fer, c' est l'avenir devait-on dire un peu
partout, enfin chez ceux qui pouvaient investir. C'est ainsi que
Joseph Decazes, en 1825, "
a repris les droits avec l'espoir de créer à Ambialet une usine de fer
mais il a subi la concurrence des industriels de Saint Juéry. Ceci est
une autre histoire ..." Il est vraiment dommage que le Larousse
ne puisse nous en dire plus, sur cette autre histoire ! Le site
institutionnel du conseil général du Tarn, dans la rubrique archives,
fait état " d'intérêts familiaux dans des sociétés minières à Campagnac et à Carmaux."
43J 124-127. Cette dernière précision est de toute importance
pour nous. Est-elle la clé ? Est-ce ce frère qui a proposé à Elie de
s'intéresser à l'Aveyron et à ses ressources minières autour d'Aubin ?
Ce n'est pas impossible, et sans doute très probable. La
présence de ce frère, alors préfet du Tarn, lors de la première coulée
à Firmy en 1828 est attestée, et peut confirmer cette influence
de Joseph sur Elie. Le développement des Houillères et fonderies, et
par conséquent celui des mines de fer, est donc bien le fait des
deux frères Decazes. Joseph
viendra également à Decazeville plus tard pour représenter son
frère...La clé de Decazeville, au sens premier, c'est donc très
vraisemblablement Joseph Decazes: un oubli serait injuste. Et on ne
peut aussi s'empêcher de penser que François Cabrol doit peut-être à
son frère Robert sa venue dans ces affaires industrielles, sa rencontre
avec Elie Decazes découlant très simplement de cette proximité des deux
tarnais. Joseph Decazes avait un temps eu en mains une concession de
mines de fer près d'Alban, en 1825, soit l'année même ou son duc de
frère allait faire de même en Aveyron, concessions de Frayssé et Roc
Saint Michel. Cette précision est donnée dans l'Explication de la carte géologique du Tarn, en 1848, par un ingénieur des mines, M. de Boucheron.
Faiblement exploitée, le minerai était conduit à
Saint Juery, la concession fut administrativement fermée par une
renonciation en 1846, soit 20 ans après les débuts. Les
conditions pratiques de l'abandon semblent laisser à désirer... (in Annales des Mines, 4 ème série, tome IX, 1846, ordonnance 20.547)
Joseph
Decazes avait également, en 1843, des intérêts miniers en Belgique, aux
mines de houille de Ham sur Sambre. On peut enfin rappeler que c'est
lui, alors préfet du Bas Rhin en 1819-1820, qui fit la
connaissance de M. Humann, et le mis en relation avec son frère. M.
Humann sera un des principaux actionnaires du premier cercle en 1826.
Un portrait de J. Decazes est donné chapitre 12, sous la forme d'une
gravure. Un
autre portrait, par Ginain, de ce partenaire essentiel figure depuis
1902 dans un musée, portrait et musée étant encore à identifier...et
retrouver ! A la suite du paragraphe suivant, vous pourrez découvrir ce tableau et notre analyse.
Joseph Decazes devint baron en 1816.
Il briguera le 1er octobre 1831, dans le 5e collège de l'Aveyron
(Villefranche), la succession de M. Humann, qui avait opté pour
Schélestadt. Et ici, nous retrouvons ce frère , cette fois dans
l'Aveyron, en 1831. Monsieur Humann était actionnaire de la
première heure des Houillères avec son frère le duc. Il est vraiment
écrit que Decazeville devait croiser la route des Decazes. La présence
du frère dans le Tarn, son intérêt pour les mines, partagé par
Elie, sont donc des éléments essentiels de cette histoire.
Chronique…
Il y a dans
les Bulletins des sociétés savantes des chroniques. On y trouve non pas les
dernières découvertes des membres mais les petites nouvelles de la Société et quelques
informations qui peuvent souvent passer pour anodines, surtout plus d’un siècle
plus tard. Anodines, vraiment ? Lisez la suite.
Le parcours
de découvertes autour du thème des mines du causse nous a amenés à nous
intéresser à Decazeville, et bien évidemment au duc Decazes. Un chapitre entier
du site lui est consacré, et c’est celui que vous lisez. Nous avons décrit
comment l’arrivée en Aveyron du « noble pair » fut en fait le
résultat de l’action de trois autres personnalités, le frère du duc, Joseph, et
les frères Cabrol, François et Robert. En lisant de manière un peu distraite la Revue historique,
scientifique et littéraire du Tarn, ( 18 ème volume, 2ème série, 10
ème année, 1901, page 364 ),
et plus précisément la Chronique, on apprend
qu’un don fait au musée d’Albi comprend entre autres pièces, un portrait de
Joseph Decazes par Ginain, portrait visible depuis le 5 janvier 1902. (La Société des Sciences, Arts
et Belles Lettres du Tarn est toujours active en 2011 )
Quelques
recherches et contacts plus tard, nous avons le plaisir de vous proposer, avec
la complicité active de Danièle Dewynck, Conservateur en Chef du musée Toulouse
Lautrec, ce beau portrait du frère du duc, le vicomte Decazes, dans son costume
de préfet. Sans cette Chronique, nous n’aurions jamais supposé que le musée
dédié au peintre eût en ses réserves ce tableau… (photographie DR,
Musée Toulouse Lautrec, Albi, infographie JR)
C’est donc
une huile sur toile, 0,65 m
par 0,45 m,
représentant M. de Cazes. Au-delà de cette orthographe, finalement assez
courante à l’époque, il s’agit bien de notre vicomte que la gravure présentée
sur ce site montre en un âge beaucoup plus avancé. Son costume officiel de préfet est celui des préfets de la Restauration, les
broderies autres que celles du col sont encore présentes. On peut s’attarder aussi
sur quelques détails comme les boutons. Quelle est la date exacte de ce
portrait de Ginain ? La première réponse est bien sûr que ce ne peut être
qu’une copie d’un autre tableau. Ginain, né en 1818 ne peut avoir connu le
vicomte dans cette tenue ! Il a donc certainement repris un autre portrait
pour réaliser le sien. Un deuxième indice de datation est à relier aux
décorations. Le vicomte Decazes a été promu officier de la Légion d’Honneur le 19
juillet 1820, le jour même de sa deuxième nomination de préfet et date de son retour dans le Tarn, après un court séjour en Bas
Rhin. Il avait été nommé chevalier en 1818. Or sur ce tableau il ne porte pas cette distinction, ce que tout préfet
en tenue officielle ferait : nous en déduisons donc que la date de
représentation se situe entre 1815 et 1818. Joseph Decazes a donc entre 32 et
35 ans. Pour ce qui est de la date de réalisation de ce tableau, mystère…pas avant 1840 sans doute.

Joseph de Cazes (!) , par Ginain, musée Toulouse Lautrec Albi, infographie JR, 2011
Rappelons que Joseph Decazes, ingénieur
polytechnicien, ingénieur des Ponts et Chaussées avait commencé un parcours
professionnel en Hollande. Nommé auditeur au conseil d’état en mars 1810, il
sera sous les ordres d’un maître des requêtes, M. Wandenhoute, au service des
ponts et chaussées en Hollande. On sait que son frère Elie avait été secrétaire auprès du
roi Louis de Hollande, frère de Napoléon Bonaparte. Les deux frères ont donc
connu le plat pays, mais l’un après l’autre, puisque le roi Louis avait abdiqué
en juillet 1810, entraînant le départ de son secrétaire. Joseph Decazes
démissionnera de cette position technique en 1811 pour suivre une carrière administrative,
sous-préfet, puis préfet, puis après la tourmente de 1830, député de l’Aveyron,
puis du Tarn. Ses qualités
intellectuelles s’accordent avec son apparence sur ce portrait de Ginain.
Et si vos pas vous mènent vers ici, remerciez celui qui fit ce don au musée, et saluez M. le
Préfet du Tarn ; en son Hôtel des Intendants d’Albi, Joseph Decazes, qui a
provisoirement quitté le musée, figure dans ses salons…
L'intérêt de Joseph pour les forges de Decazeville apparaît par
exemple le 24 juillet 1843. Ce jour là, le duc de Montpensier, dernier
enfant du roi Louis Philippe, visite les forges. C'est à
cette occasion que François Cabrol édifia son fameux arc de triomphe en
rails...Monsieur et Madame Cabrol reçoivent donc, en compagnie de
diverses personnalités, dont Joseph Decazes, alors député d'Albi,
et de monsieur Princetot, le neveu du duc Decazes. Le duc Decazes
était retenu à Paris et absent. ( Journal des débats, 28-07-1843, Gallica Bnf ).
Nous avons évoqué plus haut la présence de Decazes
lors de la première coulée le 25 décembre 1828. Il semble que le duc
était même présent quelques jours auparavant, le 17 exactement, lors du
chargement du haut fourneau ( voir Usines et Métallos, ASPIBD, tome 1). Nous avons retrouvé dans les pages du journal Le Constitutionnel
l'écho ci-dessous. A défaut de donner une date précise, il confirme
bien la présence de Elie Decazes en Aveyron en cette fin d'année 1828.
Il est souvent dit et écrit que le duc venait rarement dans ses forges
; il y a sans doute une nuance à apporter à ce propos, car personne n'a
de toutes façons tenu la comptabilité de ces visites. Voici un extrait
de lettre : Elie Decazes écrit au peintre Gerard, baron de son état. On
notera la date, 1831, l'optimisme du fondateur, avant les quelques
années de crise qui vont suivre, et le lieu, Saliès . Elie est chez son
frère, ancien préfet du Tarn.
Deuxième acte: l'implantation Rouergate
Le développement des mines de Mondalazac, à compter des années 1850,
n'aurait pu se faire si Les Houillères et Fonderies de Decazeville
n'avaient eu besoin du minerai. Ce besoin de minerai de fer est apparu
dès le début du dix neuvième siècle, le 28 juin 1826 exactement.

C'est en effet ce jour là que Charles, par la grâce de Dieu, ROI DE
FRANCE ET DE NAVARRE,.....signe l'ordonnance de création de la
Compagnie des Houillères et Fonderies de l'Aveyron. Cette ordonnance
fait l'objet du n° 104 bis du bulletin des lois ( Bulletin des lois, 1827, Vol 5, n° 104 bis, Google ).
L'ordonnance apporte des informations essentielles, par exemple les
actionnaires du début. Pas ceux que Elie Cabrol citera dans son Viaduc de l ' Ady:
ceux là sont ceux de la deuxième " version " de la compagnie, après
augmentation de capital ; nous donnons ici les tous premiers, de la
toute première compagnie, nom, prénom et qualité, dans l ' ordre de
l'ordonnance. L'adresse n'est pas donnée pour ne pas alourdir la
liste.
Sa
Seigneurie Elie duc Decazes et de Gluksbeirg, ministre d'état, pair
de France, chevalier des ordres du roi, ancien ambassadeur de France en
Angleterre ( 160)
M. Jean-George Humann, propriétaire, membre de la Chambre des députés ( 76)
M. le comte Antoine-Maurice-Apollinaire d'Argout, pair de France ( 20)
M. Nicolas -Auguste Baudelot, ancien agent de change ( 100)
M. Jacques Milleret, banquier ( 10)
M. Martin-Louis Goupy, banquier ( 30)
M.
Adolphe-Pierre-François Cottier, banquier, agissant au nom de sa maison
de commerce, connue sous la raison André et Cottier (50)
M. Michel-Frédéric Pillet-Will, banquier ( 50)
M. Pierre-François Paravey, banquier ( 15)
M. Joseph Moulard, propriétaire (10)
M. le comte Louis Beaupoil de Sainte-Aulaire (10)
M. le comte Louis-Spiridion Frain de la Villegontier, pair de France ( 15)
M. le comte Henri-Charles de Germiny, pair de France ( 20)
M. le marquis Charles-Louis Huguet de Sémonville, pair de France, grand référendaire de la Chambre des Pairs (10)
Nous avons déjà rencontré plusieurs de ces 14 actionnaires dans
l'histoire d'Elie Decazes. Elie Cabrol dans sa liste de
24, ( avez-vous fait le parallèle entre le prénom du fils
de Elie Decazes, prénommé Louis, et le prénom du fils de François
Cabrol, prénommé Elie, chacun rendant ainsi hommage à son protecteur et
mentor...? ), fait état de François et Robert Cabrol, un frère,
actionnaires de
la deuxième version de la société, quelques mois plus tard.
L'objet de la société est d'après l'article 4 des statuts : " la
compagnie se propose de régulariser et perfectionner l'exploitation
des houillères et mines, de faire construire et exploiter des
hauts-fourneaux pour fondre les minerais de fer et fabriquer des pièces
moulées en fonte, d'établir des forges et laminoirs, le tout d'après
des procédés anglais, en employant les houilles et coaks pour
combustibles. "
Le caractère métallurgique est clairement mis en avant.
Le capital de 1.800.000 francs est divisé en 600 actions de 3.000
francs chacune. Dans la liste des actionnaires nous avons donné (xxx)
le nombre d'actions souscrites par chacun, ce qui souligne d'ailleurs
l'ordre pour nous très énigmatique de cette liste , qui n'obéit pas à
une logique évidente ! De plus, en faisant les comptes, le
total de 600 n'est pas au rendez-vous..Il en manque 24 ... Le duc est
l'actionnaire principal et il fait de plus apport de
concessions et établissements divers acquis par lui auparavant, ce qui
lui donne droit au tiers des bénéfices, entre autres dispositions. Son
apport direct est donc de 480.000 francs, non compris les apports en
nature mentionnés plus loin. 52 articles constituent les statuts.
En annexe, l'ordonnance royale donne la liste des propriétés, mines,
Houillères et dépendances apportées en jouissance par le duc, liste en
19 points. On y trouve des mines, dont celle du Kaimar, des bois, des
droits, des gisements, mais pas encore trace de la concession du causse
comtal, qui ne viendra donc enrichir le patrimoine que plus tard, en
1828.
On peut " tenter " quelques calculs pour
réaliser ce que peut représenter l'investissement des
actionnaires. Nous avons mis à contribution le site de l'International Institute of Social History, (
http://www.iisg.nl/hpw/data.php)
pour trouver par exemple le prix du kg
de pain en 1826 : 0,25 F/kg ( source : mercuriales d'Angoulème ).
L'investissement du duc Decazes, pour le seul montant des actions,
480.000 francs 1826 équivaut à 1.920.000 kg de pain. Au prix du
kg actuel ( source INSEE,) de 3,34 euros ( moyenne 2009), la
conversion donne un chiffre de l 'ordre de six millions d'euros
investis.
Un autre calcul est bien sûr possible.
Exemple. Le
salaire moyen d'un mineur à cette époque est de l'ordre de
deux francs par jour. L'investissement équivaut ainsi à
240.000 journées de travail d'un mineur. Si on estime actuellement à
environ 50 euros le salaire journalier ( valeur minimale ) , les
240.000 journées deviennent 12 millions d'euros.
C'est différent, nous nous y attendions, aux six millions
précédents. En
retenant donc un ordre de grandeur de 8 à 10 millions d'euros
pour cet investissement, nous devons être proche de la réalité.
L'importance de l'investissement est bien réelle, et il ne s'agit là que de l'achat des actions.
Le cadre est en place, les fonds appelés, les hommes au travail. Et
pour bien comprendre pourquoi Decazeville, pourquoi ici, il nous reste
à rassembler les éléments du puzzle: que faut-il vraiment pour faire du
fer ? Du minerai, c'est le cas ; des hauts fourneaux pour le faire
fondre ? Ils vont être construits, la société s'engage sur deux hauts
fourneaux à mettre en place à la Forézie, à Firmy ; du bois ? C'est
plus discutable, mais des solutions existent ; de la houille pour
fabriquer le coke qui servira dans les
hauts fourneaux ? Elle est présente.
Carte
du réseau Midi, en traits rouges, en gare de Bordeaux.
Rodez est au centre droit de l'image, et Decazeville entre Rodez
et Figeac. Bordeaux est le "port " naturel des forges. ( réseau vers 1880 )
Réunir une telle
conjonction d'éléments dans le même lieu géographique est chose rare,
et ce sera le cas ici dans le bassin dit houiller. Seule difficulté
prévisible, les difficultés de navigation sur le Lot pour importer ce
qui manquera ou exporter les produits des forges ; Decazes n'est pas
sans savoir en 1826 que des fonds seront bientôt consacrés à
cette amélioration garantissant ainsi son entreprise. Il reste à
trouver un directeur, et un vrai. Il lui faut réunir des qualités
d'ingénieur, tout est à construire ou presque, et de métallurgiste,
c'est un élément essentiel, l'avenir des chemins de fer s'annonce. Si
de plus il pouvait parler anglais, ce serait mieux, car les techniques
de forges anglaises
sont ... anglaises, et l'appel est fait à du personnel anglais
pour ces débuts. Si sa connaissance du pays était réelle, les
mineurs d'ici sont plutôt rudes, alors il aurait sa place toute
trouvée. Cet homme miracle, un pur rouergat, polytechnicien,
métallurgiste, meneur d'hommes, ancien militaire, sera au rendez
vous: c'est François Cabrol, ni trop jeune, ni trop âgé, très heureux
de pouvoir développer son pays de naissance. Son histoire nous
est trop connue dans ces pages pour y revenir. Decazes avait dit-on
rencontré Cabrol en 1821 à Londres, un pur hasard ?
Acte trois : la fabrication du fer, l'objectif initial de la Société
La fabrication du fer va entraîner parallèlement l'exploitation
des minerais de fer du bassin. Insuffisants en quantité, François
Cabrol va d'abord se tourner vers le causse Comtal, et ce sera le
développement des mines, et chemins de fer miniers, par la même
occasion. Cette histoire est à découvrir dans les autres pages. Par
contre, nous voulons terminer ici sur un élément dont on ne prend pas
suffisamment conscience : le fer, c'est d'abord une histoire de bois
! Sans bois, pas de fer !
Le fer ? une histoire de bois ? Vraiment ?
Et oui ! le fer, c'est vraiment un problème de bois, au moins dans les
premières années du dix neuvième siècle, bien que le bois soit encore
présent dans les techniques sidérurgiques jusqu'en 1860, où 1/3 de la
fonte est d'origine bois et non houille ( Wikipedia, source exacte ?
). Pour mieux comprendre cette importance du bois, et donc des
propriétaires ou industriels de la filière, quelques mots de technique
sidérurgique ne seront pas inutiles.
Fer, fonte, acier.
Le schéma ( haut fourneau, Decazeville, 1842, in Levêque ) présente les principaux liens qui unissent l'ensemble des
éléments. Pour résumer : le minerai de fer devient fonte dans les hauts
fourneaux, et la fonte deviendra fer ou acier par la suite, par
des traitements appropriés qui vont lui retirer du carbone.
La première étape consiste donc pour notre minerai, de Mondalazac par
exemple, en une opération de grillage, qui aura pour effet d'enrichir
le minerai en fer. Évidemment, dans les premiers temps, c'est le bois
qui est à l'oeuvre, ou le charbon de bois, pour cette opération. Ce
minerai grillé, enrichi, va ensuite poursuivre son chemin dans
les hauts fourneaux. Mélangé à de la castine, qui va faciliter le
processus, et porté à de hautes températures, par combustion de charbon
de bois, avant utilisation du charbon de terre, c'est à dire le coke,
issu de la houille, ce qui fond est récupéré en bas du haut fourneau,
ce sera la fonte. Le bois n'est pas utilisé directement dans le haut
fourneau. Pour augmenter son pouvoir calorifique, il subit une
opération préalable de transformation en charbon de bois. Il en sera de
même plus tard pour la houille, transformée en coke.
La fonte peut maintenant être utilisée dans les applications. Ce
mélange fer-carbone, avec plus de 3% de carbone, a cependant des
inconvénients majeurs, bien connus en ce début de siècle : c'est un
matériau cassant et qui ne peut, surtout , pas se laisser laminer. Pour
ce faire, il faut réduire la proportion de carbone. Ce sera l'opération d'affinage dans les fours de puddlage, pour obtenir
le fer puddlé, utilisable ensuite en train de laminoir. Puddler
en anglais, c'est brasser, en gaulois : la fonte en fusion est
brassée par les ouvriers en présence de scories. La teneur en carbone
de la fonte va diminuer. C'est un travail pénible, délicat et
dangereux. Pour sa
part, l'acier est obtenu à partir de la fonte, par des procédés
différents. Sa teneur en carbone varie de 1,5 à 3 %. Il peut évidemment
se plier, s'étirer et se laminer.
Les forges à l'anglaise, originaires bien sûr de l'autre côté de la
Manche, sont essentiellement des usines où vont se rencontrer en ce
début de siècle, des fours à puddler et des trains de laminoirs. Ces
forges vont connaître en France un développement considérable entre
1816 et 1826. Et dans l'histoire de ce développement, Decazeville,
qui n'existe pas encore, du moins sous ce nom , c'est Aubin, ne
joue pas dans le peloton de tête des précurseurs, loin s'en faut. Ses
atouts, on vient de le voir, sont pourtant bien présents : du minerai
de fer reconnu et apparemment en quantité, à Aubin, à proximité, et à
Mondalazac, de la houille, nécessaire pour le coke des hauts
fourneaux, et une rivière plus ou moins navigable pour évacuer les
produits vers Bordeaux, le Lot, et pour amener les bois du Périgord.
L'histoire
métallurgique du futur bassin va se construire après
l'exposition de 1819, tenue au Louvres, dans 41 salles. Voulue
par Louis XVIII, on peut penser que le ministre secrétaire d'état
au département de l'intérieur, le comte Decazes en est l'instigateur.
La précédente exposition avait eu lieu en 1806. Dans les instructions
du ministre on lit l'intérêt pour les activités économiques du pays,
mais sans accent particulier, ce n'est pas le lieu, pour des activités
minières et ou métallurgiques. La Description des expositions des produits de l'industrie française, tome1, Paris, 1824
( à découvrir sur le site du Cnam ) présente l'ensemble de ces pièces
administratives préparatoires à l'exposition, ordonnances du roi et
lettres de Decazes au roi et aux préfets. L'ouvrage qui se veut
complet, est également l'occasion de présenter un traité fouillé de
métallurgie, celle du fer notamment. La fonte à la houille,au coak, une nouveauté, anglaise, est largement développée, mais nul mot, encore, sur l'Aveyron et ses richesses...

Monsieur Héron de Villefosse, Conseiller d' Etat, a remis en 1826 un rapport sur l'état actuel des Usines à fer de la France,
rapport qui sera par la suite publié dans les Annales des Mines ( tome
XIII, 1826 , Gallica Bnf). C'est un document copieux, 140 pages, qui
présente l'immense intérêt de donner un état de l'ensemble de la
filière en 1826. L'auteur était inspecteur divisionnaire au Corps
royal des Mines, membre de l'Académie royale des Sciences, un vrai
technicien de la chose. Le but de l'étude est en fait de donner des
éléments permettant de se faire une idée de l'effet de la loi sur les
Douanes de 1822 ; on en attendait une amélioration des produits, une
baisse des prix, et une amélioration globale face à la concurrence,
essentiellement anglaise.
De nombreux tableaux témoignent de l'effort documentaire de l'auteur.
C'est ainsi qu'en 1825, 45 départements sont concernés, mais non l'Aveyron, pour 379
hauts-fourneaux. Parmi ceux ci, quatre ( 4 !) seulement utilisent la
houille carbonisée, c'est à dire le coke; les autres utilisent le
bois. Dans la décade 1815-1825, à la faveur de la paix revenue, les
besoins sont très largement non couverts par cette production, les
importations de fonte compensent ce manque. A cette époque, au moins
pour les cinq premières années, Monsieur Decazes, de part ses
responsabilités politiques doit parfaitement entrevoir la situation et
ses besoins. C'est dans un tableau supplémentaire, présentant
les nouvelles entreprises de hauts-fourneaux, que l'on peut lire, à la
toute dernière ligne du tableau :
"Aubin, Cie des Houillères et Fonderies de l'Aveyron, houille carbonisée,
". Les indications du tableau précisent la provenance de la houille :
Aubin, Firmy, Cransac, etc, et celle du minerai de fer : Pruines,
Veuzac, Lugan, etc. Une remarque précise que la compagnie, créée en
1825, se propose de construire 2 hauts-fourneaux, et accessoirement 6
autres.
C'est donc le tout début de ce qui deviendra le Bassin, sous entendu,
et faussement, houiller, tout au moins pour ces débuts qui se
veulent avant tout métallurgiques. Aubin, c'est à dire le futur
Decazeville, va donc naître, et dans la bonne série des hauts fourneaux
à la houille carbonisée; ils sont quinze de prévus, mais des
hauts fourneaux au bois sont encore en construction : 14. Pas de grosse
différence en nombre, mais énorme en tonnes de fonte produite, les "
houille " ayant une production quatre fois plus importante que les "
bois ". De plus, pour la fabrication du " fer ", les déchets des fontes à
la houille sont plus faibles ; le duc Decazes de 1825 avait donc vu
juste dans son entreprise de forges à l'anglaise. Un bon choix !
Une telle forge peut donc se définir par la présence simultanée sur un
site de hauts fourneaux à la houille et de trains de laminoirs. En
1825, c'était chose courante en Angleterre...Ce sera le cas, enfin
pourrait-on dire, ici à Aubin, c'est à dire le futur Decazeville.
Arrivée tardive donc dans le paysage industriel français, mais avec des
moyens importants.
La dynamique était enclenchée, et l'augmentation du nombre de forges,
l'investissement est moindre que pour des mines, va nécessiter
un accroissement considérable des besoins en fonte....ce qui va
entraîner un accroissement tout aussi important des productions de
fonte par les hauts fourneaux ...au bois. La conséquence est assez
prévisible : en 1825, la demande en fers entraîne une augmentation très
forte du prix de ce matériau, et donc les prix du minerai et du bois
s'envolent...La sécheresse de l'année 1825 se concrétise par le
manque d'eau, et donc une nouvelle augmentation des fers, par
diminution de l'offre. La loi Douanes de 1822, protégeant en partie
les fabricants de fer, a provoqué deux révolutions :
l'augmentation du nombre des forges à la houille, et
l'augmentation du prix des fers. Parallèlement les forges au bois se
sont
trouvées relativement protégées d'une ruine trop rapide. Le quart du
produit des coupes de bois de toute la France, le quart donc du revenu
net de ce genre de propriétés, est issu de l'activité des usines à
fer en 1825. On comprend un peu mieux la volonté de ces producteurs à
maintenir des prix de fer, donc de bois, élevés...et l'opposition
des consommateurs de fer, trouvant l'addition un peu
forte ! Et dans les intérêts croisés des propriétaires de bois, des
propriétaires d'usines à fer, des capitalistes, et des entrepreneurs
ou maîtres des forges, ce sont les propriétaires de forêts, souligne le
rapporteur qui tirent le plus de bénéfices des prix élevés du
fer...sans que leur investissement soit par trop considérable !
La solution proposée pour diminuer le prix du fer est donc d'augmenter
la production de fonte par houille carbonisée, le coke, vu le
prix excessif atteint par le bois, et donc la fonte au bois. Cela
implique une politique coordonnée sur les moyens de transport, les
canaux et rivières, pour favoriser les échanges de minerais et de
houille. En admettant ceci fait, c'est tout naturellement ou presque
que le rapporteur envisage enfin la baisse des prix du bois, qui
serait moins demandé par les maîtres des forges...
Une autre solution est envisageable: la réduction des droits d'entrée
établis par la loi de 1822 des Douanes. " Alors
la France serait à la merci du commerce étranger, et pour quel objet ?
Pour le fer, premier besoin de l'agriculture et de l'industrie,
premier gage de la victoire et de la paix ", lit-on dans le
rapport. Pour favoriser donc la fonte à la houille, il faut résoudre de
nombreux problèmes : celui du prix de transport et celui du
transport de la castine nécessaire sont bien présents. De plus il
faudrait pouvoir trouver en France des sites d'extraction de houille
favorables, en termes de coût de production et de transport. Les
travaux d'amélioration de la navigation du Lot, favorisant les
parcours vers Bordeaux, port naturel pour Decazeville, vont s'inscrire dans cette perspective.
En 1834, mettant à profit son retrait provisoire des affaires ,
François Cabrol va publier, chose rare pour lui, un livret d'une
soixantaine de pages, Du tarif à l'entrée en France des fontes et des fers, Paris, Crapelet, pour bien marquer son opposition, qui sera constante, à toute réduction des droits.
Cet éclairage économique ne serait pas complet sans préciser que le
duc Decazes, en bon gestionnaire, sera membre en 1833 du très
influent Conseil Général des Manufactures, composé en grande partie de
maîtres des forges. Fin 1833, une ( très timide ) réduction des droits
intervient. Il fallait bien faire un geste ! Un sacrifice très
symbolique de la part de la coalition maîtres des forges et
propriétaires des bois. Le duc Decazes a été le rapporteur général des
débats, en sa qualité de président du conseil d'agriculture - il n'a
pas seulement vécu dans la sidérurgie ! - , une des formations du
Conseil Général des Manufactures. Il va se féliciter de cet accord qui
en réalité ne changera rien aux prix. Les intérêts des maîtres et
propriétaires sont, il faut en prendre conscience, également ceux du
roi et de sa famille, propriétaires de plusieurs centaines de
milliers d'hectares de bois ( 240.000 ha en 1833 ), étangs,
lacs....Un prix du bois fort, provoquant un prix du fer
fort, est donc absolument essentiel. Le discours précise même que
c'est dans l'intérêt des très nombreux ouvriers occupés dans ces usines...
Ce sont là quelques uns des éléments économiques qui vont favoriser le
démarrage des activités de Decazeville. Le tableau est presque complet,
le cadre est précisé, place maintenant aux acteurs, aux mineurs,
chevaux, locomotives et wagons. L'histoire va devenir plus technique,
et, dans ses débuts, plus difficile à maîtriser : l'action
forges de Decazeville perd 50% de sa valeur en 1833... et François
Cabrol se retire provisoirement...Il reviendra, heureusement !
Car les quinze premières années de la Société vont
être difficiles : les actionnaires seront constamment priés de croire
en l'avenir et ses promesses d'eldorado. Ce n'est qu'en 1846
que le duc, président de son Conseil, pourra, enfin, annoncer une bonne
nouvelle : la Société est bénéficiaire. François Cabrol, mis en
avant ce jour là par le duc, le méritait bien : ceci,
dit-il, c'est " grâce à l'intelligence du directeur, M. Cabrol, l'un de nos premiers ingénieurs ".
Ce 19 mai 1846, dans les salons de M. Lemardelay, la séance annuelle de
la Société a dû avoir un cachet particulier. Il y a alors 215
actionnaires, et le capital est de 7.200.000 francs depuis 1832.
Le duc souligne qu'en 1826, la ville n'avait pas d'habitants :
elle est en 1846 la deuxième ville du département de l'Aveyron,
avec 5 000 âmes, dont 3 000 travaillent aux forges. Le Journal des chemins de fer du
samedi 23 mai 1846 donne également les précisions, importantes
pour les 215, sur l'état des finances : l'action initiale de
3 000 francs, qui n'a pas produit d'intérêts durant quinze
ans, se trouve portée à 5 625 francs, et le dividende est fixé
pour 1845 à 360 francs : un petit 7% qui a dû être apprécié comme il se
doit. En cette année 1845, 15.000 tonnes de fer sortent des forges,
dont 13.000 en rails. La seule ombre au tableau est la canalisation du
Lot, promise, mais toujours ajournée. Il y aura bientôt dix
hauts-fourneaux sur le site.
Pas
d'intérêts durant quinze ans ? Est-ce vraiment le cas ? Nous avons pu
retrouver des écrits de François Cabrol qui peuvent contredire cette déclaration du Journal. On pourra lire cette discussion dans le chapitre 6 du site.
Dans
quelques années, après les multiples voies ferrées, près de 70 km, mises en place de
Firmi à Decazeville, les besoins accrus en minerai seront l'occasion
de développer la concession de Mondalazac Solsac, de créer la voie
ferrée d'une vingtaine de kilomètres jusqu'à Marcillac, et ses
ouvrages d'art. Une autre histoire va s'écrire, celle que
vous pouvez découvrir, si ce n'est fait, dans les autres pages. ****
duc Elie Decazes
Avant de tourner cette page, quelques lignes
sur la disparition du duc Elie Decazes, le 24 octobre 1860. Le
Figaro du 28 octobre 1860, à la fin de la nécrologie rappelle les
circonstances, accidentelles, de ce décès. Les journaux comme La Presse ou le Journal
des débats vont bien sûr rappeler les principaux faits historiques
auxquels le duc a lié son nom. Dans un long article signé, le
Journal des débats souligne le 23 novembre 1860 que "
rappeler tous les actes utiles de ce ministère, ce serait écrire les
pages les plus honorables de l'histoire de la Restauration...".
Une dernière interrogation, à propos du duc Elie: pourquoi faut-il, au
mépris de toute vérité historique, que l'on mentionne
habituellement " 1860 Decazeville ", comme lieu de son décès, ou " Decazeville ou Paris",
avec un peu plus de prudence ? C'est bien Paris, après l'accident
de Tours. Il est inhumé à Bonzac , près de la ville de
Libourne en Gironde , ville historique de Decazes...
Le Journal de l'Aveyron se
fera l'écho de la disparition du duc Decazes, à deux reprises. Le 31
octobre 1860, un bref paragraphe informe de cette disparition,
sans détails aucuns. L'orthographe incorrecte de Cazes sera rectifiée le 7 novembre avec le rapport de la cérémonie tenue à Decazeville.

C'est une véritable énigme ! L'Echo des Mines et de la
Métallurgie, dans son numéro du 10 septembre 1929 relate les cérémonies
du Centenaire des mines et usines qui eurent lieu à Decazeville.
Un article sur quatre pages évoque les discours tenus. Monsieur
Ramadier, député-maire de la ville avait pris l'initiative de ces
cérémonies. Nous retenons ceci du discours de M. Guillemot, directeur
des Mines et Usines, lors de la pose de la plaque commémorative sur le
piédestal de la statue du duc Decazes : " ...S'il
a pu ainsi donner son nom à la commune, le duc Decazes lui donna aussi
son coeur : c'est ici qu'il voulut passer ses dernières années, c'est
ici qu'en 1860 il mourut."
Les origines du duc ? Quelques lignes plus haut, l'auteur de l'article rappelait que le duc Decazes, "
originaire de la région et connaissant par conséquent les ressources
minières de cette contrée, (il) parvint, après de grands efforts
et avec la collaboration de François Cabrol à faire surgir dans la
vallée un centre houiller et métallurgique....".
L'Illustration
du 3 novembre 1860 met à la une un portrait du duc pour évoquer sa
récente disparition. Une place d'honneur. Mais les 26 petites lignes en
page deux qui présentent plus que brièvement le duc Decazes
aux générations qui n'ont pas connu 1815 ne sont qu'un avis sans
relief, l'essentiel, et encore....Il n'y a par exemple aucune mention
des activités industrielles de Decazeville...

d'argent aux trois têtes de corbeau arrachées de sable
Sur
l'écu, les corbeaux, symbole de longévité, et juste au dessus, la
couronne ducale ( de France ) ; le tout déposé dans le manteau de
pourpre doublé d'hermine des grands dignitaires, surmonté de la
couronne et du bonnet.
Après son mariage en 1818, comte, pair et non encore duc ( de France ...)
, les armoiries étaient différentes : la couronne de comte, et deux écus,
trois corbeaux de la famille Decazes à gauche , et trois épis Sainte-Aulaire à droite. Ce dessin figure
au bas d'un portrait du comte de Cazes
( sic ! ) gravé par Paul Toschi d'après un tableau de F. Gérard. Deux
animaux, étrangement disparus plus tard, portent le tout, conformément
à la tradition : un lion à gauche, et un griffon, mi-aigle,
mi-lion, à droite. Le portrait du comte est celui présenté - avec
la
seule précision Gérard - dans le document de H. Auschitzky et
mentionné en page des liens accessible depuis la page d'accueil.
Les
approximations historiques, pour ne pas écrire erreurs, sur quelques
épisodes de la vie du duc Decazes perdurent en 2011. Elles
trouvent peut-être leur origine dans le Larousse de 1922 ? La
consultation du prestigieux dictionnaire montre cependant que
l'erreur sur le lieu du décès du duc n'était pas faite dans les
éditions de la fin du 19 ème siècle...éditions qui ne mentionnent pas
le lieu, comme l'édition de Pierre Larousse du Grand Dictionnaire
Universel, tome 6, 1870, qui se contente de mentionner "m. en 1860". Le
Larousse est beaucoup lu et repris: ne soyez donc pas étonné de
retrouver l'erreur à de multiples occasions...
L'erreur géographique sur le lieu du décès du duc est une constante
dans les publications. Voici une copie d'écran particulièrement
amusante. Le magazine en question, dont la renommée n'est plus à faire,
publie en 2006 un numéro spécial, l'histoire pour les nuls. Dans
l'article intitulé le retour des rois, le lecteur apprendra donc ceci,
et restera sans doute encore un peu nul, ce qui est fort désagréable !
-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-*-
Cette page
de notre site était donc consacrée au duc Decazes, pour essayer de comprendre
l’itinéraire qui le fit s’intéresser au Rouergue minier de 1820. Son frère
Joseph, nous l’avons vu, a joué un rôle
important dans cette découverte. Il se trouve qu’il y avait également un autre
frère, de François Cabrol cette fois, qui a bien pu jouer également un rôle
important.
Robert
était son prénom, ou alors Pierre, ou alors comme il est quelquefois écrit
Pierre Robert. On peut compléter par Barthélémy pour ce frère né en 1791, deux
ans avant François Gracchus. Les parents Jean Cabrol et Jeanne Albene vendaient
du drap place du Bourg à Rodez, place emblématique pour les ruthénois :
c’est là que se dressait la guillotine. Jean Cabrol ne fut pas étranger à son
usage, mais ceci est une toute autre histoire que la nôtre… Si vous inversez
Pierre Robert, vous devriez d’ailleurs deviner une certaine parenté avec un
révolutionnaire bien connu…dont la carrière va s’interrompre disons brutalement
en 1794.
Robert ( Pierre ) Cabrol a
par contre fait une belle carrière. Ingénieur polytechnicien, promotion 1809,
il a donc connu sur les bancs de l’X son frère François, qui était pour lui un
« bizuth » ; François appartenait à la promotion suivante de
1810, qui n’était d’ailleurs pas la première de Polytechnique, comme il est
quelquefois écrit par erreur. François sera admis, on le sait, dans le service
de l’artillerie en 1812 pour une carrière militaire en demi-teinte avant de
quitter l’uniforme pour les combats industriels et sa réussite incontestable
aux Forges de Decazeville. Son frère Robert sera pour sa part ingénieur des
Ponts et Chaussées à dater du 20 novembre 1811. Il sera en fonction dans le
Département du Tarn de 1826 à 1835 et n’a pas pu ne pas évoquer avec Joseph Decazes,
alors préfet, le frère d’Elie, un futur développement des forges du bassin
d’Aubin. Ce grand frère a-t-il poussé
son cadet François vers Decazes et donc le futur Decazeville ? C’est bien
probable. Il était parfaitement convaincu de l’avenir des forges. On le
retrouve en effet comme actionnaire pour quatre actions ( 10 pour François )
lors de la première augmentation de capital en 1829 de la Société des
Houillères et Fonderies de l’Aveyron, un doublement du capital par création de
600 actions de 3.000 francs. Il est amusant de constater que dans l’acte
publié dans le Bulletin des Lois du
Royaume de France ( 8 ème série, règne de Charles X, tome onzième, bulletin 301
bis) il apparaît comme Pierre-Robert Cabrol, ingénieur des ponts et
chaussées demeurant à Alby, Tarn et plus loin comme M. Robert Cabrol dans la liste
détaillée des souscripteurs. Ce frère poursuivra sa carrière au service des
ponts et sera plus tard ingénieur en chef directeur ( 1 classe ) à Nantes où son action est bien attestée.
Elie et Joseph Decazes d’une part,
François et Robert Cabrol d’autre part : l’épopée de Decazeville est
vraiment une affaire de familles !
Le Premier
Cercle de 1826 : les premiers actionnaires de Decazeville
Une analyse détaillée des statuts de la toute première
Société, dite Compagnie des Houillères et Fonderies de l’Aveyron , et de ses
fondateurs apporte quelques lumières sur la part relative des uns et des
autres, dont celle du duc Decazes évidemment. Les parcours publics et privés de
ces fondateurs ne sont pas quelconques. Les
statuts de la Compagnie ont été publiés dans le Bulletin des Lois, 1827, n° 104 bis,
p.234 et suivantes de la version pdf de
Gallica BnF.
Question préliminaire : que
représente en 1826 le prix de l’action, soit 3.000 francs ?
Une réponse : à peu de
choses près, en 1826, c’est 50 ans d’abonnement à un journal comme Le Figaro,
qui vient de naître, ou le Journal
des débats. …En 2010, cela représenterait donc une somme de l’ordre de 15.000
€…C’est aussi en 1826, lorsque le kg de pain blanc est à 0,30 franc,
l’équivalent de 10 tonnes de pain. En 2010, pour un prix de 3,34 € le kg, l’action
représenterait un coût de 33.000 €.
Si les lignes suivantes
concernent exclusivement les quatorze fondateurs de cette compagnie, il ne faut
pas ignorer dans ce premier cercle, la présence toute virtuelle, mais décisive
de trois personnalités, Joseph Decazes, frère du duc, et des frères François et Robert Cabrol, tous trois
polytechniciens de formation. Nous avons par ailleurs dans les pages du site,
rappelé leur rôle essentiel. Précisons seulement que les frères Cabrol apparaîtront
dans l’augmentation de capital en 1829.
En 1832, il y aura enfin un élargissement plus conséquent de ce premier cercle
des actionnaires, et l’entrée par exemple dans le capital d’autres banquiers.
Le rôle de ces trois personnes ne sera pas rappelé ici.


Est-ce un
rappel inconscient de l’action politique du duc entre 1815 et 1820, constamment
contraint à un équilibre difficile entre progressistes et conservateurs ? Au niveau des membres fondateurs, on trouve
en effet un groupe de banquiers et un groupe de notabilités, dans un équilibre
parfait : sept « notables » et sept
banquiers, si nous mettons Monsieur Moulard,
nommé comme propriétaire, dans cette catégorie de notables, aucune
information n’ayant été retrouvée sur cette personne … Monsieur Baudelot
apparaît comme ancien agent de change, et non comme explicitement banquier.
Monsieur Paravey, suite au dépôt de bilan de sa banque, se suicidera en 1828.
Quelques-uns uns de ces actionnaires, de part leur exposition publique, ont
fait la joie des caricaturistes et dessinateurs divers. Quelques-uns uns de ces
portraits et croquis apparaissent ici.
Parmi ces
quatorze fondateurs, la profession de banquier est parfaitement explicite sur
les raisons d’être présent, en ce début d’industrialisation du dix neuvième
siècle Mais il n’y a que deux banques présentes en tant que telles. Les
positions de pair et ou de préfet expliquent également les liens avec le duc,
soit lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, soit en sa qualité de pair, Grand
Référendaire. Nous avons donc treize bonnes raisons de rencontrer ces
fondateurs. Treize, et non quatorze ! En effet, le cas de Monsieur Joseph
Moulard est une énigme, pour nous. Que pouvait donc faire ce propriétaire, et
quels étaient ses liens avec le duc ? Qui était-il ? Nous avons trouvé la trace
d’un Joseph Moulard, commissaire général de la Monnaie en 1831, et celle d’un
homonyme ou le même, intendant du roi de Wesphalie en 1813…
La moyenne
d’âge, calculée sur neuf
fondateurs parfaitement identifiés, est
d’un peu plus de 49 ans en 1826, date de la création de la société. Certains de
ces banquiers sont connus pour leurs activités en faveurs de classes moins
favorisées par la fortune.
Six des
notables sont pairs. Il y a quatre
comtes, un marquis, et un duc. Ils furent respectivement nommés pairs (
Almanach royal et national pour l’année 1838 ) :
-marquis de
Sémonville, Grand Référendaire Hon., le
4 juin 1814
-comte
d’Argout, le 5 mars 1819
-comte de
Germiny, le 5 mars 1819
-comte de
la Villegontier, le 5 mars 1819
-comte de
Sainte-Aulaire, le 5 mars 1819 (
orthographe respectée )
-duc
Decazes, Grand Référendaire, le 31 janvier 1818
Plusieurs
sont plus particulièrement liés au duc Decazes, étant devenus pairs par son
appui, dans la fournée ( les fameux 62
) du 5 mars 1819, ou préfets, lorsque
le duc était ministre de l’Intérieur. Il y a aussi le lien familial : la
duchesse Decazes était née Saint-Aulaire. Par ailleurs une fille, Marie Louise,
de Monsieur Humann, futur ministre des finances, épousera un fils, Charles Gabriel, de Henri Charles Lebègue, comte de Germiny. Il n’y a pas que les
intérêts qui se croisent ! Sur ce dernier comte, certaines sources évoquent
comme partenaire dans la création de la société du duc Decazes, Charles Gabriel
Lebègue de Germiny, gendre de M. Humann,
et non Henri Charles de Germiny
son père. Il nous semble qu’il y a là une erreur, les statuts, ceux signés devant notaires, mentionnant bien Henri Charles….
On
mentionnera également, que les liens professionnels et familiaux se croisent
dans un quasi inextricable nœud bancaire : M. Humann, futur Ministre des
finances aura à son cabinet Charles
Gabriel de Germiny. Ce dernier rédigera le décret nommant le comte d’Argout
gouverneur de la Banque de France en 1834. On retrouvera dans les histoires de
la Banque de France, du Crédit Foncier et de la Caisse d’Epargne les patronymes
de Humann, Germiny, Argout, Pillet-Will…Le comte d’Argout, qui fera l’éloge funèbre du ministre Humann en
1842, a lui-même été ministre dans quatre portefeuilles différents au cours de
la décennie 1830-1840. Le comte de Germiny fils, Charles Gabriel sera à son
tour ministre des finances en 1851…et fera l’éloge funèbre du comte Pillet-Will
en février 1860.
Les
compétences de certains sont
remarquablement en adéquation avec les
visées industrielles du duc : Louis Spiridion Frain de la Villegontier
est ingénieur polytechnicien, X 1794, et du corps des mines, alors que Louis
Beaupoil de Saint Aulaire, polytechnicien également de cette première
promotion, 1794, est du corps des Ponts et Chaussées.
Le duc Decazes remplacera
plus tard Charles de Sémonville comme Grand Référendaire, pratiquement
Président, de la chambre des pairs au palais du Luxembourg. Certains de ces
investisseurs ont laissé une trace durable dans l’histoire. Monsieur Humann,
qui fut plusieurs fois ministre des
finances, avait pris des participations financières dans les mines d’Audincourt
en 1824, dans les Salines de l’Est en 1825. Il fut le premier Président de la
Compagnie de Decazeville, présidence qui n’échut donc pas au duc Decazes… L’Aveyron connaîtra également Monsieur
Humann comme député en 1828 à Villefranche de Rouergue.

duc Decazes, par Dunki
Le Comité
d’Administration de la société était constitué, suivant l’article 18, du duc Decazes, de MM. Humann, Président,
Dominique André, Pillet-Will, Baudelot, Goupy, Milleret, Paravey. Il y avait
deux suppléants, MM. Moulard et d’Argout. On retrouve à ce Comité les six
premiers actionnaires ( en nombre d’actions ). M. Paravey est au neuvième rang,
et M. Milleret au dernier et quatorzième…Seules deux banques en tant que telles
sont présentes : André et Cottier, et P.F. Paravey. Tous les autres sont
présents au capital à titre personnel. Cette disparité montre peut-être la
difficulté, évoquée par certains, du duc Decazes pour construire, "mendiant " , son capital. La totalité des actions n’était d’ailleurs pas souscrite à la date de création, 576 sur 600.
Le cercle
restreint des six pairs montre, on s’en doute,
une remarquable unité de pensée. C’est ainsi que la Biographie pittoresque des pairs de
France, Eugène-François Garay de Monglave, Paris, 1826 ( Google books )
décrit le duc Decazes et ceux qui l’entourent ( extraits ) :
Comte d’Argout : "….il vote avec les défenseurs de nos
libertés ".
Duc Decazes : "..on a bien des reproches à lui faire,
mais il parait aujourd’hui s’être rallié franchement aux amis d’une sage
indépendance ".
Comte de Lavillegontier : "…C’est un ancien camarade de
M. Decazes à l’école polytechnique ".
Comte de Germiny : (
ancien ) " …député à la chambre
introuvable…… C’est un brave homme qui ne vend pas davantage sa conscience à la
chambre des pairs ".
Marquis de Semonville : " …Il reprit, à la seconde
restauration, les fonctions de pair et celles de grand référendaire… ".
Comte de Saint Aulaire : " …Il comprend la liberté et il
sait la défendre ".

Humann, par Daumier.
Ci-dessous, Humann, par Gabriel Christophe Guérin,
( avec autorisation du Musée historique de Strasbourg, photographie Mathieu Bertola )
Le portrait ci-dessous se retrouve également sous la forme d'une photographie dans Biographies alsaciennes, série 2, par Antoine Meyer. Ce photographe de Colmar,
né en 1845 et qui n'a pas connu le ministre présente en 1884 une
photographie du tableau, mais légèrement retouchée ( pourquoi donc ? )
sur des détails
vestimentaires, boutons ou veste. Monsieur Humann figure
évidemment dans la même pose, debout, bras croisés, en pantalon
blanc et épée au coté. Précisons enfin que Monsieur Humann fut un
temps, suite à une infidélité un peu forcée à l'Alsace, député de
l'Aveyron.

Les appréciations précédentes sont toutes de
l’année même de la création de la Compagnie. On aura compris que le comte de
Lavillegontier est aussi le comte de la Villegontier, et que l’évocation de
Decazes concerne le frère, Joseph, qui
fut par exemple préfet du Tarn, et était bien ingénieur polytechnicien de la
première promotion, 1794. Ces citations ne doivent pas être prises trop au
sérieux : à cette époque l’objectivité n’est pas de mise, et on aurait pu
trouver des portraits beaucoup plus critiques…
Les investisseurs privés, non
banquiers, c'est-à-dire les six pairs, menaient une activité politique reconnue
à la chambre, et n’y faisaient pas que de la figuration. Leur activité
apparaît, par exemple, dans le comité des pétitions. Ce comité est constitué de
six membres, élus dans les bureaux par les pairs. On peut donc penser que les
élus au comité sont plus ou moins, et plutôt plus que moins, élus en regard de
leurs compétences et activités. Tous les fondateurs de Decazeville, sans exception, furent membres du comité : par exemple, le
comte de La Villegontier, aux sessions de 1825 et 1828, le duc Decazes et le
comte d’Argout en 1830, le comte de Saint Aulaire et le comte d’Argout en août
1830, le duc Decazes en 1831 et 1833, le comte de Germiny en 1835 et 1837, les
comte de Germiny et M. Humann en 1838…
( Archives nationales, Chambre des Pairs, registre du comité des
pétitions, 1814-1848, J. Mady, 2002 ).
Le groupe des notables entourant le
duc est donc constitué de personnes impliquées fortement dans la société de ce
premier quart du dix neuvième siècle. Leur situation en 1826 est pratiquement
définitive, et ils ne recherchent sans doute pas absolument un profit, semblant
être là plus par sympathie pour le duc que par intérêt spéculatif.
Le premier cercle : actions souscrites en 1826 ( en 1829 ) (+ actions spéciales ) Une parenthèse arithmétique
Le nombre
total des actions souscrites étant de 576- pourquoi donc la totalité des 600
premières actions prévues n’était-elle pas dès le départ placée ?? - le total souscrit
par les banquiers est de 265, 46%, et
les notables se partagent 311 actions, 54 % du total : un hasard dans cette répartition ? Sans doute pas. L’attribution
des 24 actions restantes au pool des banquiers ne changerait rien à la
conclusion.
L’article 3
des statuts donne au duc Decazes 33%
des bénéfices de la société, contrepartie des " avantages " apportés. L’article 11 permet la création et attribution de 300
actions spéciales au duc. L’article 18 règle le fonctionnement du Comité
d’Administration : sept membres, chacun a droit à une voix, quel que soit le
nombre d’actions possédées, et 3 suppléants. Le duc siège au Comité, et s’il
n’en fait pas partie a droit à participer avec voix consultative ( art 18 ).
L’article 36 précise le fonctionnement des Assemblées Générales : 3 actions
donnent droit à une voix, avec un maximum de 20 voix par actionnaire.
Ceci
précisé, nous vous proposons un peu d’arithmétique, économique, financière et
électorale.
Le duc Decazes est l’actionnaire principal : 160 actions
souscrites, soit un déboursé de 480.000 francs. En faisant l’hypothèse que les
300 actions spéciales représentent réellement la valeur de son apport, on peut
donc estimer à 300*3000 francs, soit 900.000 francs cet apport en nature, d’où
un investissement total du duc en 1826
de 1.380.000 francs. Monsieur Baudelot vient ensuite, pour 300.000 francs, puis
Monsieur Humann, 228.000 francs, présenté semble-t-il donc à tort quelquefois comme
second actionnaire…Il est en effet le second de la liste sur le texte du Bulletin
des lois, mais non le second actionnaire. Le total banquier est de 795.000
francs ( 30 %) et le total des autres
notables investisseurs sera de 1.833.000 francs, soit 70% du total de la
société du futur Decazeville en 1826, actions souscrites et apports en nature.
On peut donc noter que la mise sur
rails de la Société est essentiellement le fait de notables, et non de
banquiers. Ces derniers étaient-t-ils frileux sur des investissements
industriels, ou est-ce la volonté de Elie Decazes de ne pas se mettre trop à la
merci du secteur de la banque ?
Sur ce montant global, 2.628.000 francs, la part amenée donc par
le duc Decazes, 1.380.000 francs, représente un peu plus de 52 % du total, très
très loin devant Monsieur Baudelot,
11,4 % ou Humann, 8,6 %. On retiendra
également que les banquiers ( avec
30,25 % ) ne sont pas, et de loin,
majoritaires dans ce capital. L’importance relative du duc montre bien
que cette création est avant tout le fait d’un homme, et non d’un groupe
d’investisseurs. La part des deux banques ( Cottier et Paravey ) ressort à 65
actions seulement, soit en valeur 7,5 % seulement du capital. Decazeville est
donc en 1826 une affaire privée.
Si Elie
Decazes apparaît donc comme le personnage central, avec ses 52 % de
capital, l’application de l’article 36
sur le plafond des voix en Assemblée Générale, amène une constatation curieuse.
Les 300+160 = 460 actions du duc valent
460/3 voix, soit 153, et donc 20 par application du dit article 36 et de
son critère de plafonnement. Lequel plafond est également applicable aux
actions de MM. Baudelot et Humann, qui se retrouvent avec 20 voix chacun en Assemblée Générale, tout comme le duc Decazes. Ce calcul d’arithmétique
financière et électorale porterait
alors à constater, qu’en Assemblée Générale, type 1826, et seulement en AG, Elie Decazes aurait
14,29 % des voix, MM. Baudelot et Humann , idem, etc…. La part en voix du
groupe des banquiers atteint de ce fait
54 % contre 46 % au noyau des
investisseurs notables privés. Il y a là une contradiction avec leur
position minoritaire dans le capital… Heureusement que les articles 3 ( 33 % des bénéfices ) et 18, par exemple,
étaient là pour sauvegarder les intérêts du duc ! Etre pour 52 % dans le capital, et n’avoir droit en AG qu’à 14 % des voix intrigue….Ou alors
c’est que les AG, convoquées au 1 er avril de chaque année, ne représentaient
pas un rouage capital dans l’administration de la Société…On notera aussi, que
l’attribution des 300 actions spéciales ne change rien à ce calcul : présentes
ou pas, le résultat, suite au plafonnement,
est exactement le même, 14,29 % de voix ! Ces dispositions de plafonnement
ne sont pas, sauf erreur, en
1826 d’ordre légal : nous avons retrouvé la même année des dispositions très
diverses dans des statuts de société, comme aucun plafonnement, ou dix voix….
La lecture
des statuts informe sur les 300 actions spéciales, et l’attribution des 33% des
bénéfices au duc. Est-ce à dire que le duc n’avait droit qu’à 33 % des
bénéfices ? Certainement pas. Après attribution des 33% des bénéfices, les 66%
restant étaient répartis proportionnellement au nombre des actions détenues.
Dans ce très probable calcul, le duc se voyait donc crédité, possédant
(160+300) = 460 actions sur un total de 900 ( 600+300), de 51% des bénéfices
restant à distribuer. Le fondateur principal de la Société pouvait donc au
final espérer 67 % des bénéfices à
venir…ce qui ne fut jamais le cas. La Société ne dégagera, on le sait, des
bénéfices que bien après cette création de 1826 et le nombre alors accru des
actionnaires diminue les 51 % de clé de répartition. Le résultat après 1829 est présenté plus loin.
Pour
résumer : 14,29% des voix en AG, une voix sur 7 ( 14,29 % ) en Comité
d’Administration, 33 % des bénéfices, valeur minimale garantie, et 52 % d’apport, sont les chiffres clés en
1826 du duc Elie Decazes dans ses implications minières en Aveyron.
Ces chiffres ne doivent pas masquer la croyance dans le progrès
qui animait ces personnes. Il était en effet sûrement difficile dans
les années 1820-1830 d'anticiper le devenir des fontes à la houille,
technologie de base de la compagnie du duc. Les courbes de production
des fontes au bois et à la houille sur l'étendue du siècle montrent en
effet que les fontes au bois étaient en 1826 les plus communes. Leur
croissance était également plus forte que celles à la houille. On ne
peut que rester étonné devant la clairvoyance de ceux qui
allaient attendre le milieu du siècle pour voir se confirmer leur
croyance initiale...Le premier graphique montre la seule période 1819-1846 ( d'après un rapport du Jury central de l'exposition de Paris, 1849, p.295).


Ci-dessus,
un épisode glorieux des forges de Decazeville, épisode décrit par
ailleurs, qui ne se confirmera pas....
Le Deuxième Cercle
En 1829 un acte additionnel,( publié
au Bulletin des Lois, tome onzième, n° 301 bis du règne de Charles X, Google
books ) daté du 7 février est passé
devant le notaire François Dubois ayant pour but de doubler le capital de l’entreprise. " Pleinement
rassurés…sur les ressources en minerais et ….convaincus des succès de
l’entreprise " les associés de la première heure décident de doubler le
capital en doublant le nombre des actions. Les 600 nouvelles actions sont
toutes souscrites.
Un premier
intérêt de ce document est qu’il nous précise que les 600 actions initiales
avaient bien été souscrites. En analysant le nom des actionnaires, on trouve en
effet un Jean Baptiste Ange Amédée Melin, vicomte du Tailier. Comme il
n’apparaît pas comme nouvel actionnaire, c’est donc qu’il était le dernier des
actionnaires du premier cercle, et nous lui attribuons donc les 24 actions qui
n’avaient pas de propriétaire en 1826.
Cette
première modification ne change aucune de nos conclusions précédentes, sauf sur
l’équilibre que nous trouvions parfait entre notables et banquiers : après
1826, et avant 1829, il y aura donc huit notables et sept banquiers, en noms
personnels ou au nom de leur société.
Parmi
les souscripteurs de 1829, nous allons retrouver douze des quinze
premiers. La confiance est de mise dans l’avenir de la Compagnie. Monsieur Paravey n’est pas cité, et on comprend
cette absence. MM. Goupy et le vicomte de Tailier restent sur leur mise
initiale. On compte 13 nouveaux actionnaires, et parmi eux, 5 aveyronnais. Il
n’y en avait aucun parmi les quinze premiers.
Les
articles 3 et 11 amènent une nouvelle
création et attribution de 300 actions spéciales au duc, qui en retour de ces avantages
consent à prolonger de quarante-neuf ans la mise à disposition des biens
qu’il apporte.
Le rang des
actionnaires ne connaît pas de bouleversement à l’occasion du doublement de
capital. Le duc Decazes voit son importance relative ( il possède 844 actions
sur les 1800 de la nouvelle composition de 1829 ) diminuer un peu et
s’établir à 46,9%, M. Baudelot 11%,
Humann 8,4%, Pillet-Will 5,6 %, Cottier, 5,6 %, de Germiny 2% et d’Argout 2 %.
Il s’agit là des premiers de la liste. L’ensemble des autres actionnaires
représentent 2 ou moins de 2% chacun de ce capital. Lorsque des bénéfices
seront à distribuer, le duc sera toujours crédité des 33 % statutaires réservés et des
46,9 % du restant, soit 31,2 %, donc au final percevra 64 % des bénéfices.
Cette
analyse peut être l’objet de corrections, à notre sens mineures. M. Baudelot
n’est plus là ; on trouve J.J. Baudelot comme nouvel actionnaire ( 5
actions ) et madame Baudelot, épouse Detaillis pour 132 actions. Il y a aussi
le cas de M. Pillet-Will ( 65 nouvelles actions ) qui agit en 1829 pour le compte de sa
compagnie, et donc plus en son nom personnel. Il est possible également que des
actions aient pu faire l’objet de ventes entre actionnaires…
On notera
enfin dans ce deuxième cercle,
l’apparition des Frères Cabrol , François, le Directeur de la Compagnie
pour 10 actions, ce qui n’est pas négligeable, et son frère Robert, ingénieur à
Alby, pour 4 actions, ainsi que la
position de Monsieur de Bonald, payeur à Rhodez, qui est donc l’actionnaire le
plus minoritaire de tous avec deux
actions…et donc, sauf erreur, sans voix à l’Assemblée Générale, ou une ?
Pour résumer : 9,17 % des voix en
AG, toujours une voix sur 7 ( 14,29 %
) en Comité d’Administration, 33 % des
bénéfices, valeur minimale garantie, 64% valeur maximale, et
47 % d’apport, sont les chiffres clés en 1829 du duc Elie Decazes dans ses
implications minières en Aveyron. Ces chiffres ne vont pas varier sensiblement
tout au long de la vie de la Compagnie.
Pourquoi eux ? Galerie de portraits.
Une simple
question, dont la réponse n’est pas évidente : pourquoi ces 13 ou 14
compagnons, et quels sont donc leurs liens avec le duc Decazes ? Nous avons
donné quelques éléments de
compréhension, les positions de pairs ou de préfets, ou un lien familial, ( Elie, gendre de Saint Aulaire ), qui
peuvent expliquer cette présence, tout comme les combats politiques du duc
entre 1815 et 1820. Voici, pour
prolonger cette connaissance des fondateurs, quelques éléments complémentaires,
cette fois principalement sur le noyau des banquiers, moins connus, car beaucoup
plus discrets dans la société.
ANDRE et COTTIER,
Il s’agit d’une banque et non
d’un particulier, banque fondée en 1800 par
Dominique André et son neveu François Cottier. Ce sont des banquiers
protestants, dans une tradition saint-simonienne.
François Cottier sera un des
fondateurs de la Caisse d’Epargne et de Prévoyance de Paris, créée sur
l’initiative de Benjamin Delessert, en
1818, avec, entre autres, Louis Goupy,
et Frédéric Pillet Will qui sont membres de ce premier cercle avec le duc
Decazes. C’est une banque solide, impliquée régulièrement dans le placement des
emprunts d’Etat.

Ernest André, le fils de Dominique, est le gendre de François Cottier, en épousant Louise Cottier en
1832. Ce fils Ernest sera plus tard ami de Morny, celui qui fut sûrement et
plus d’une fois, sur le chemin de Cabrol, par son action dans la vallée
voisine, à Aubin.
Au décès de F. Cottier , en 1843,
la banque se maintient avec Marcuard. Elle est " parmi les premiers noms de
la banque de l’époque ". Ses implications industrielles concernent par
exemple des canaux ( Bretagne, Nivernais, Berry, Briare ) , de l’immobilier à
Paris, des compagnies d’assurance…
En 2010, le souvenir de André et Cottier se retrouve dans le
musée Jacquemart André à Paris. La banque serait classée de nos jours AAA…
Martin Louis GOUPY
Il intervient sous la profession de banquier, mais à titre
personnel. Il est également connu pour ses fonctions de régent, un des quinze
administrateurs, de la Banque de France, de 1811 à 1826. Son père Guillaume qui fut
lui aussi régent en 1814 de la Banque de France décède en 1819, et sera remplacé au fauteuil de
régent par… François Cottier.
Le père de Martin Goupy
s’était associé
à son oncle Busoni,
italien, pour fonder la banque Busoni, Goupy et Cie en 1805 ; après sa
disparition en 1819, sa fortune sombrera peu après dans la
faillite de son fils. C’est en effet
Martin Louis qui a succèdé à la banque avec Busoni après 1819.
Martin Louis Goupy est donc déclaré en
faillite en 1821, puis, curieusement, à
nouveau en 1829 ( Archives de la Seine ). En 1823, il était cité
comme "ancien banquier ". Les origines italiennes de Busoni
expliquent les intérêts italiens de cette banque.
La famille Goupy est une famille
à la généalogie complexe. Au siècle précédent, le grand-père de Martin Louis
Goupy était un entrepreneur ayant une grande activité à Paris.
Martin Louis a
épousé Angélique Thérèse Ducos dont le
père Basile fut également régent de la Banque de France.
La faillite de Martin Louis Goupy
cause alors des soucis à ce beau-père qui avait en 1826 fait paraître dans le moniteur
universel ( le Journal Officiel de l’époque ) une note précisant qu’il
n’avait "aucun intérêt dans aucune
entreprise ou compagnie industrielle "
. Cela visait-il les investissements de son gendre ? M. Ducos était un
ami du duc Decazes, en tout cas
suffisamment pour que le duc le recommande au consul à Londres lorsque ce
beau-père jugera
prudent de s’éloigner
de Paris et du ministère Villèle dont il se sent persécuté. C'est
peut-être ce beau-père Ducos qui a facilité les contacts entre Goupy et
Decazes...
Michel Frédéric PILLET-WILL , ( comte, après 1826)
Banquier, il intervient ici en son nom.

armoiries Pillet-Will
D’origine savoyarde, il épousera
Françoise Will, fille du banquier genevois du même nom chez qui il travaillait,
et ajoute alors le patronyme Will au sien.
"Prototype de l’homme charitable ", il sera auprès de Delessert pour la
création de la Caisse d’Epargne à
Paris. Il était apparenté à celui-ci par sa belle sœur, née Will.
Il crée sa propre banque en 1821. Il sera régent de
la Banque de France de 1828 à 1861, une longue période. Ses activités sont
connues dans le monde des compagnies d’assurances, les mines, et les chemins de
fer.
Nous avons déjà évoqué M.
Pillet-Will : membre du Comité d’Administration, et devant les résultats disons
insuffisants de Decazeville, il se déplacera en Rouergue pour ce qui
aujourd’hui porterait le nom d’audit. Le résultat fut publié sous le titre de Examen
analytique de l’usine de Decazeville, Paris, P. Dufart, 1832. Cet examen ne
fut pas du goût de François Cabrol, qui abandonnera de ce fait la direction de
la Compagnie, pour revenir quelques années plus tard. Il fut un mécène pour la
Savoie ( Frédéric-Michel Pillet-Will,
Mécène de la Savoie 1781-1860 , par Maurice Messiez, sur le
site de
la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie ). Paradoxalement,
si cette
action publique est bien connue, trouver son portrait, y compris en
Savoie, est œuvre difficile….Nous vous proposons ci-dessous un
portrait, par Benoit Hermogaste Molin, 1810-1894 . Une version
plus satisfaisante sera prochainement en ligne. Le portrait présenté a
été offert par Michel-Frédéric Pillet-Will lui même à la ville de
Montmélian. On pourra lire dans le bulletin de la Société Savoisienne d'Histoire et d'Archéologie
( Bnf), 1925, tome 62, le récit de cette remise et du banquet organisé
à cette occasion. La photographie du tableau est extraite du
bulletin.
Il publia, De la dépense et
des produits des canaux et des chemins de fer. De l'influence des voies de
communication sur la prospérité industrielle de la France, Paris, 1837, P.
Dufart, une grosse étude de plus de
400 pages, dont la rédaction n’est pas sans rappeler celle de son Examen.
Son éloge funèbre à Paris par M.
de Germiny, souligne deux constantes de son action, sa présence pendant 32 ans
à la Banque de France et sa générosité pour la Savoie, son pays natal ( in La Gazette de Savoie, 19 février 1860
).

le comte Pillet-Will, par B. H. Molin, 1843
Infographie Jean Rudelle
sur document du Service du Patrimoine, Ville de Montmélian (Savoie)
Pierre François
PARAVEY
Il agit au nom de sa
banque,
Il fonde celle-ci en 1818 commanditée par le Duc de Dalberg.
Le capital sera de 1,5 millions de francs. Le Prince de Talleyrand sera un peu
plus tard de cette aventure en
s’associant en 1824 avec un apport d’un million de francs, et la promesse de 20
% des bénéfices.
Seul gérant, mais son frère sera un
moment dans la banque, ses intérêts
spéculatifs se retrouvent dans des mines, les canaux….
P.F. Paravey était une personnalité
bien différente des précédents banquiers. Son associé, le duc Dalberg, apporte
une réputation sulfureuse d’aventurier des affaires, de toutes natures. Les
activités de la banque semblent "être des affaires dangereuses " pour cette banque devenue rapidement
importante sur la place de Paris. Ses spéculations sur les terrains et hôtels
particuliers de la capitale conduiront à sa perte. Il sera des préteurs au
nouvel état d’Haïti, devenu indépendant, mais obligé de payer aux anciens
colons français une somme de 150 millions…
Des
spéculations sur les blés, la faillite de certains de ses créanciers conduisent
au suicide P.F. Parevey en avril 1828. Les tribunaux auront alors à connaître
de nombreux litiges sur la succession du gérant. Cette faillite se solde par
des millions perdus par le prince de Talleyrand et quelques autres partenaires.
Jacques MILLERET
Banquier,
agissant en son nom
Il faut croiser beaucoup de sources, tourner bien des pages et confronter le tout
pour obtenir une vision claire de Monsieur Milleret. Il était pourtant une
personnalité reconnue dans le domaine minier et nous apparaît comme une "grande pointure industrielle"
auprès du duc Decazes.
Il est né à
Jonchery, Haute Marne, un 15 juin 1779
et a donc 47 ans en 1826, dans la moyenne de ses collègues. Il décèdera en août
1864. Un temps député de la Moselle ( mais pourquoi n’est-il donc pas dans les
annuaires ? ) il démissionne en 1831. On le cite également comme
secrétaire d’état…Il sera receveur général des finances dans la Moselle et
réside habituellement à Metz.
Les aspects
qui nous concernent débutent en 1817 lorsqu’il suit l’initiative de Beaunier,
premier directeur de l’école des mines de Saint-Etienne, en fondant l’usine de
la Bérardière à Saint-Etienne. Spécialisée dans le travail des aciers, elle va
devenir rapidement une référence.
Sous la raison sociale Beaunier, de Brou et
Cie ( la première épouse de M. Milleret était née Eléonore....de Brou
) les aciéries se font remarquer à l’exposition de 1819 par une
médaille
d’or. Le duc Decazes se souvient peut-être en 1826 du rapport écrit qui
lui fut
fait sur l’exposition. En 1820 nous retrouvons Milleret siégeant au
titre Acier
au Conseil Général des Manufactures, conseil mis en place et présidé
par le
duc. Jacques Milleret possède des implantations à Paris, Metz et au
Luxembourg.
En
1818
Milleret participe à la création, avec Louis de Gallois ( X1794, même
promotion que d'autres actionnaires de Decazeville ! ) et
d’autres,
de la Compagnie des mines de fer de Saint-Etienne. ( statuts complets dans Bulletin des lois, 7 série, tome 12, Google
books, bulletin n° 428 , et ordonnance de création, n° 417 du 25 octobre 1820
). Curieusement Milleret ne figure dans aucune liste des actionnaires….En 1821
cette compagnie va être une des premières à mettre en place des forges à l’anglaise, et introduire donc
la technologie de la fonte à la houille. ( voir Antoine NAEGEL, Négociants en fer et forges à l’anglaise,
1817-1826 , http://halshs.archives-ouvertes.fr ). Des hauts fourneaux sont
construits en 1822 et 1825. Il sera également un des fondateurs du chemin de
fer de Saint-Etienne à la Loire, et figure expressément dans les actionnaires.
Sa domiciliation au 7 rue d’Antin est identique à celle figurant dans les actes
de la compagnie du duc Decazes. M. Milleret poursuit des implantations dans des
aciéries en Isère, Baupertuis et Allivet. Dans les années 1840, il écrira beaucoup
sur les chemins de fer, soutenant les principes de la garantie d’un minimum
d’intérêt par l’Etat ou celui de
l’apport des terrains par les communes et les départements aux compagnies de
chemins de fer.
Sa fortune le verra dès 1812 propriétaire du domaine de Preisch, à la
frontière du Luxembourg. Les crises économiques de 1830 vont provoquer une
multitude de faillite, dont la sienne. Il revendra cette propriété et le
château en 1832. Il sera déclaré en faillite en 1831 au Luxembourg, tout comme en
France.
Jacques Milleret, une très bonne
pioche pour le duc Decazes, devait être pour le Comité d’Administration où il
siégeait, le spécialiste incontestable,
faisant sur son nom la synthèse d’activités bancaires, minières et
industrielles. Il avait un parcours un peu similaire à celui du duc Decazes
dans la Loire, avec plus de dix ans d’avance.
En 2010, le souvenir reste très vivace d’une de ses filles fondatrices
des sœurs de l’Assomption, canonisée dernièrement, en 2007. De caractère décrit comme "voltairien "
peut-on lire, un de ses fils sera polytechnicien (
X1872). Nos recherches nous amenant à nous intéresser à
sa fille, Marie Eugénie, vont nous mettre sur la voie d'une
pépite, la photographie de ses parents, trouvée bien loin d'ici !
Voici donc, sans regrets sur la qualité approximative du document, mais
sans doute une rareté, les photographies de Madame et Monsieur
Milleret, il y a donc....longtemps.
Madame, Monsieur Jacques Milleret
Le
quinzième homme….
C’est
celui
qui ne faisait pas partie des quatorze premiers en 1826, et qui
apparaît
furtivement au bas d’une page,en 1829 comme actionnaire; on ne
l'attendait pas, mais il existe, en se joignant aux quatorze avant donc
l'augmentation de capital de 1829.
Jean-Baptiste Auguste Amédée MELIN, vicomte du TAILIER
Sauf
erreur, il semble que ce soit plus précisément Jean-Baptiste Auguste Amédée
MELIN RAMOND DU TAILLIS, effectivement vicomte. Il était le fils adoptif d’un
général ( 1807 ) de division trois
étoiles de Napoléon, Adrien Jean Baptiste Amable RAMOND DU TAILLIS, ou du BOSC
DU TAILLIS. Ce père, fait comte de l’Empire en 1808 fut Pair. On le retrouve dans l’histoire sous le nom de comte
DUTAILLIS…
A coté de
ces inexactitudes multiples, Jean Baptiste, celui des Houillères, était propriétaire
en 1830 d’un magnifique château, le château de la Grange, sur la commune
d’Yerres, près de Paris. Nous n'avons pas d'autres informations, mais c'est mieux que rien !

Nicolas Auguste BAUDELOT
Il est cité
dans ce premier cercle comme ancien agent de change, ce qui donne une
indication sur son âge probable, et peut expliquer qu’en 1829 on retrouve Madame
Baudelot comme épouse Detaillis, et un JJ Baudelot comme nouvel actionnaire.
Monsieur Baudelot a du décéder entre 1826 et 1829. Il était sûrement riche, au
vu du nombre d’actions souscrites, 232, à la fois en 1826 et par son épouse en
1829, ce qui en fait le deuxième actionnaire de la Compagnie.
Nommé agent
de change de Paris le 22 octobre 1817,
sa fonction est attestée en 1819. Ce sont nos seules certitudes sur Monsieur Baudelot....
Monsieur MOULARD
Pour
terminer cette connaissance du premier cercle, il nous reste à évoquer à
nouveau le cas de Monsieur Joseph MOULARD : rien à écrire, car aucune
trace de lui ne reste dans les sources consultées….Monsieur X.

Les autres
personnalités de cette Compagnie, d’Argout, ci-contre par Daumier, de Germiny, Semonville,
Saint-Aulaire, La Villegontier…..sont beaucoup plus connues, et quelques
aspects de leur biographie font l’objet de portraits. On lira par exemple,
l’Histoire biographique de la Chambre des pairs,... Alexandre Lardier, ou
la Biographie pittoresque des pairs de France, Eugène-François Garay de
Monglave, Paris, 1826. Ces deux références sont accessibles sur Google
books. Le portrait de Semonville ci-dessous a été repris par plusieurs
dessinateurs de l'époque sous des versions variées.

d'Argout par Daumier
marquis de Semonville
Louis Clair de Beaupoil, comte de Saint-Aulaire
ci-dessous, comte de Saint-Aulaire
Louis Clair de Beaupoil, comte de Saint-Aulaire, par Horace Vernet, 1837 Le comte de Saint-Aulaire, ou Sainte-Aulaire, beau père du duc Decazes a écrit en 1827 une Histoire de la Fronde,
oeuvre littéraire qui lui valut d'être admis à l'Académie. Un portrait
de l'auteur figure, généralement dans le volume 1, et, détail amusant,
diffère selon l'édition. Voici deux variantes, une classique, montrant
un comte sérieux, et une plus artistique....


La belle famille du duc Decazes, Sainte-Aulaire ( ou
Saint-Aulaire ) est d’essence périgourdine. Louis Beaupoil de Sainte-Aulaire a
écrit des Portraits de Famille, publiés par son fils en 1879 ( Cassard,
Périgueux, editeur ). Une occasion d’entrer dans l’intimité de la famille est
ainsi donnée ; on pourra lire (Gallica BnF), dans le Bulletin de la
Société Historique et Archéologique du Périgord, volume de 1911, pages 62-104,
sous la signature de Robert Villepelet, quelques extraits concernant notre
époque, vers 1820. Si Louis fut baptisé à Saint Méard de Dronne, on apprend
qu’il naquit en Bretagne, le 9 avril 1778, au château de la Mancelière. Il est
possible également de trouver une biographie du beau-père du duc Decazes, écrite
par Robert Villepelet : le comte Louis de Sainte-Aulaire, Préfet de la
Haute Garonne, 1814-1815, extrait de la revue Historique, tome CLX, 1929. La
position du préfet, très opposé aux Ultras
explique en partie sa position, lorsqu’il s’opposera aux visées de M.
Clausel de
Coussergues voulant faire traduire en justice le comte Decazes suite à
l’assassinat
du duc de Berry. La biographie explique également que celui qui fut
chambellan,malgré lui, (! ), de l'Empereur, préfet avec
Napoléeon, préfet avec Louis XVIIl, n’a trahi ni
Napoléon, ni Louis XVIII…Il était sûrement difficile pour le comte de
tenir sa position administrative à Toulouse en ce début d'avril 1815,
poste de préfet qu'il va abandonner.
Louis Spiridion FRAIN de la VILLEGONTIER
La présence de ce breton dans le premier cercle ne relève pas du hasard des affaires....
Celui qui est qualifié à tort camarade de Elie Decazes à
Polytechnique, voir plus haut, est issu
de la noblesse bretonne. Né à Fougères en 1776, il a donc quatre ans de plus que le duc. Il perdra très tôt
ses deux parents, et son tuteur le confiera alors au collège de Vendôme pour assurer son instruction. Et c’est
précisément dans ce collège que Louis va rencontrer le jeune Elie, lui aussi
instruit à Vendôme. L’amitié de collège perdurera toute la vie, et il n’était
donc pas étonnant de voir Louis dans ce premier cercle des investisseurs.
Après de très brillantes études, il entre à l’école
polytechnique qui vient d’être créée en 1794, la première promotion. Cet
ingénieur des mines en 1797 ne fera pas de carrière industrielle. Lointain parent de
Hugues Capet il entre en politique à la Restauration en 1815, comme sous préfet de Versailles. Il sera préfet de
l’Allier en 1816, puis en poste équivalent en Ille et Vilaine, de 1817 à 1824.
Ses rapports administratifs avec le ministre de la Police ou de l’Intérieur,
c'est-à-dire Elie Decazes, sont constants. Il sera Pair en 1819 et très actif à
la Chambre. Il apparaît surtout comme un technicien administratif et hommes
d’affaires en évitant les débats
politiques. Il décède en 1849 à Parigné.
Pour résumer : camarades de collège, pair, préfet, comte....Les itinéraires du duc et de Louis se sont très souvent croisés.
Deux biographies, parmi d’autres ( Gallica ) :
Biographie universelle,
ancienne et moderne, Louis Gabriel Michaud, vol 85, p. 386-403, Paris, 1862
Revue générale biographique,
E. Pascalet, 4 ème année, huitième volume, tome 1, Paris, Amyot, 1844, pages
5-50.
-*-*-*-*-*-
Vendredi 7 juillet 1815, jour de chance...
Comment
peut-on débuter en politique : faîtes donc comme Elie Decazes, le 7
juillet 1815, avec un sens de
l’opportunité remarquable, et sûrement sans trop avoir réfléchi ! Voici
quelques éléments de la -petite- histoire…
L’arrivée officielle de Elie Decazes
à Paris et dans les instances politiques est un mystère, au moins sur un plan strictement administratif. Dès la
fin des Cent Jours, il retrouve Paris
après son exil à Libourne. Les
historiens, biographes et autres témoins des évènements de ce début juillet
1815 soulignent unanimement les conditions,
disons pour le moins confuses, qui ont présidé à la formation du premier
gouvernement de cette deuxième restauration. Monsieur de Talleyrand, qui va être l’homme fort de cette équipe ne
connaît pas le vendredi 7 juillet Elie
Decazes ; et c’est pratiquement entre deux portes, dans la fièvre des
consultations et de la distribution des postes entre monarchistes
constitutionnels que Decazes saisit l’opportunité de la vacance du poste de
préfet de police de Paris. Il fallait être le bon jour, à la bonne heure et au bon endroit,
c'est-à-dire dans les salons de M. de Talleyrand, et Elie Decazes avait compris
que c’était là qu’allait se jouer l’avenir du pays. Le comité Talleyrand, qui
faisait office de gouvernement sans avoir de nomination officielle était le bon
rouage. Et dans ce comité, Decazes avait quelques connaissances et appuis. Ses fonctions de président de la cour
d’Assises l’avaient amené sur le devant de la scène. Au tout début de 1815,
lors de la première restauration, Elie Decazes avait même été pressenti pour
être préfet de police. Il ne le fut point.
Et le comité officieux qui va se retrouver le lendemain gouvernement
officiel se souvient sans doute de
cette proposition non aboutie. C’était pour Elie Decazes un premier atout. Mais
selon les apparences et les récits des témoins, c’est vraiment le hasard qui
place ce 7 juillet le poste de préfet
sous les yeux d’Elie. Le poste n’était pas d’ailleurs le seul problème à
résoudre pour les futurs ministres. La
dissolution de la Chambre des représentans, comme on l’écrivait, était
envisagée et crainte, car des manifestations hostiles pouvaient se produire.
Elle ne présentait pas, aux yeux du futur préfet, de difficultés. Il suffirait
d’une ordonnance de dissolution ; son ancienne qualité de capitaine d’une
compagnie de la garde ferait le reste, Elie étant sûr de ses hommes qui
gardaient de lui une très bonne impression après le retour napoléonien du 20
mars et son exil forcé à Libourne. C’est ce qu’il dit et soutint dans les
salons.
« Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple,
et qu'on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes." Le
mot célèbre de Mirabeau, non oublié bien sûr et rappelé, faisait craindre bien
des tracas. Mais s’il fut effectivement à nouveau prononcé, il ne s’en suivit
que des applaudissements de la part des députés. Lorsqu’ils trouvèrent, sur
ordre du préfet porte close le 8 juillet, rien ne se produisit, sinon une
réunion hors mur de principe pour protester. Le préfet Elie Decazes avait
parfaitement pesé les risques du jour, contrairement aux ex-futurs ministres.
Il venait ainsi de réussir son examen d’entrée.
Elie Decazes Préfet de police.
Poste à très haut risque, et dont pas grand monde ne voulait dans les salons.
Le préfet qui est désigné doit gérer
l’opposition annoncée de la Chambre des représentants, qui se montrera
finalement très calme. Il doit gérer en même temps la rentrée que l’on souhaite
triomphale de Louis XVIII dans la capitale, retour que l’on souhaite surtout sans mauvaise rencontre au roi
nouveau. Il y a également la position de la garde nationale de Paris, pas
favorable au roi dit-on. Il est possible donc d’imaginer une situation très
bouillonnante. Personne n’est trop sûr de quoi que ce soit, et pour le poste de
préfet on hésite… Elie Decazes se porte donc volontaire et se retrouve en
quelques minutes quasiment préfet de police autoproclamé, avec une première
mission, celle de la sécurité du roi. Il a également proposé la dissolution de
la Chambre et se porte garant de la garde.
Son ministre de tutelle sera le duc d’Otrante, autrement dit Fouché,
prince d’Empire, oui, le régicide, dont la présence dans ce gouvernement fait
tache…et qui ne doit pas attirer les sympathies. Il sera écarté dans quelques
semaines, mais, cela, le 7 juillet, personne ne pouvait l’imaginer. Fouché,
dans son fauteuil, en apercevant
Decazes le 7 juillet se fait préciser son identité : aucune amabilité ne
suivra…
Elie Decazes, dans ces
circonstances très troublées, se montre donc très intrépide. Cette image avec
peut-être une certaine imprudence calculée, n’est pas celle attachée
habituellement à l’homme, prototype du Monsieur de très bonne famille, calme,
réservé, de conversation agréable, bref le contraire d’un
risque-tout ! Cette arrivée est
d’ailleurs anonyme, sur le plan administratif.
Nous avons en effet lu et relu le Bulletin des Lois de cette
époque.
L’annonce officielle de la nomination du préfet de police ne figure pas
dans le
Bulletin. Elle aurait pourtant dû paraître. Alors ? La composition
du
ministère est bien publiée, le 7 juillet, mais non la nomination du
préfet.
N’était-on pas sûr du succès du nouveau promu ? Attendait-on son
échec ? Les relations, à priori exécrables du préfet et de son
ministre
régicide, sont-elles pour quelque chose dans cette lacune ? Il est
vrai
que la mission de Decazes auprès de la Chambre, fermer les portes et
assurer la
sécurité publique, était comprise comme étant sous sa propre
responsabilité,
celle de Monsieur Decazes, et non sous celle du préfet de police, de
peur de
ternir dès le début l’image du gouvernement. Le baron Pasquier, garde
des sceaux et ministre de l'intérieur par intérim dans ce premier
gouvernement évoque rapidement dans ses Mémoires ( tome 3) la
nomination de Decazes. C'est bien par défaut de la personalité
pressentie (Angles, ministre d'état jugeait cette proposition
inférieure à son statut) que Decazes se retrouva préfet dans les salons
de M. de Talleyrand. Le baron précise que l'ordonnance fut publiée au
Moniteur le lendemain, 8 juillet. Le Moniteur Universel
fait bien état de cette
nomination, et la mentionne sans donner l'intégralité du texte dans le
volume Index de 1815. Mais c'est le numéro du 10 juillet, et non
du 8, qui annoncera cette nomination, en page 3, sans commentaire
particulier. Deux mois plus tard, le préfet va devenir ministre en
prenant le portefeuille de Fouché : la nomination de ministre sera
alors celle du Conseiller , et non du préfet... On notera enfin
que la nomination de préfet est celle de M. de Caze, orthographe souvent utilisée en lieu et place de Decazes. Il y a même -au moins - un cas où un auteur, M. Capefigue, dans son Histoire des grandes opérations financières, 1860, tome 4, évoquera la création de Cazeville...

Samedi 8 Juillet 1815 : « Le Roi a fait aujourd’hui son entrée
dans sa capitale, à trois heures après-midi ». Tout se passa donc bien
pour le préfet de police Decazes, comme le rapporte le texte des Archives
parlementaires, recueil complet des débats…,SER2, T15, seconde restauration,
règne de Louis XVIII( Gallica). « Une tranquillité parfaite a régné »
ajoute le texte, qui reprend un article du Moniteur Universel du 9 juillet.
La suite du volume des Archives
présente les premières ordonnances du roi, le texte du congrès de Vienne… mais
aucune trace de notre préfet. Il faut croire qu’il était cantonné pour la
dizaine de semaines de cet été 1815 à des tâches très techniques ; son
accès au roi, qui ne le connaît pas directement, est d’ailleurs inexistant, les
verrous mis en place pour isoler Louis XVIII semblent parfaitement fonctionner.
Il faudra attendre un peu pour que le préfet de police puisse rencontrer le monarque. Un attentat
ou menace d’attentat sur une
personnalité donne l’occasion au préfet d’aller faire, sur injonction de son
ministre, son rapport directement au roi. Ce premier entretien va marquer à
jamais les deux hommes. Dorénavant, et à la demande du roi, le préfet de police
viendra faire son rapport directement, en ignorant son ministre de tutelle.
C’est très exactement l’instant où Elie Decazes va entamer son ascension
politique. Nous sommes en août 1815. Et c’est également le moment où Decazes va se créer ses
premiers ennemis. Une vraie vie politique débute pour lui.
Si
l’arrivée officielle en politique est quelque peu floue, ce n’est évidemment
pas le cas pour tous. Une
ordonnance, n° 11 du 12 juillet 1815,
nomme une vague de 28 préfets. Et dans la vague, on trouve Monsieur De Caze,
sous préfet à Castres, promu préfet du Tarn.
Monsieur De Caze ? C’est Joseph, le frère du nouveau préfet de
police Elie Decazes. L’orthographe n’est pas très rigoureuse, et les copistes
du Bulletin et bien d’autres vont
d’ailleurs employer dans ces années 1815-1820, des orthographes variées :
De Caze, De Cazes, ou Decazes, y compris en 1818, pour celui qui est pourtant
ministre, et même le premier de tous….Ce 12 juillet donc, les deux frères sont
préfets.
Orthographe variable, tout comme les fonctions du comte.
C’est le 24
août 1815, avec l’ordonnance n° 80 que la position officielle d’Elie Decazes
apparaît dans le Bulletin des Lois (BDL) : il s’agit de sa nomination comme
conseiller d’Etat en service extraordinaire (Bulletin des lois n° 17) :
son nom est suivi de la mention préfet de police. Les ordonnances du préfet
seront présentées et signées à partir de cette date sous la mention conseiller d’état, préfet de police.
Le 29
septembre 1815, le BDL publie
l’ordonnance 154 : elle nomme un ministre d’état, le comte Anglès préfet
de police. L’ordonnance est signée du
Ministre secrétaire d’état au département de la police générale, DE
CAZES (en deux mots, sic ! ).
Cette ordonnance nous apprend donc à la fois le changement de préfet de police
et la disparition du prince Fouché, dont ce sera la mort politique, et la nomination d’Elie Decazes à son poste
de ministre, qui nomme donc son successeur à la préfecture. Beaucoup d’informations dans une seule
nomination ! Il aura suffit d’une dizaine de semaines pour voir
Elie Decazes passer d’une situation
parfaitement discrète à l’un des postes les plus exposés. L’intermède préfet
est donc de courte durée. Elie Decazes aura su l’utiliser pour conforter sa
position. Il a surtout saisi l’incroyable chance d’approcher par
ses fonctions Louis XVIII. Faire quotidiennement son rapport au roi, un peu
fatigué des hommes de sa cour, et pouvoir lui faire entendre autre chose que des propos convenus n’était pas donné à
tout le monde.
Nous avons évidemment recherché l’ordonnance de Louis XVIII
nommant son nouveau ministre : introuvable au Bulletin des Lois !
Même mystère que pour la nomination de préfet ! L’ascension de Elie
Decazes, parfaitement réelle, est vraiment discrète, administrativement parlant,
discrétion assez inexplicable… On pourrait penser que ces nominations, qui ont
fait l’objet d’ordonnances signées, n’ont pas été publiées pour une raison ou
une autre, au Bulletin Des Lois. Elles n’auraient alors même pas eu droit à une
numérotation administrative, car les ordonnances publiées portent toutes un
numéro, depuis le n° 1, et les bulletins du semestre 1815 concerné, le
second, les présentent toutes, sans
omission quelconque…Il y a peut-être une explication à ces anomalies
administratives : le BDL consulté ne serait pas la version très officielle ? Explication que nous ne
retenons pas, l’absence de publication ayant été à notre connaissance déjà
remarquée et signalée, au moins une fois, par un contemporain. Pour compliquer
une situation confuse, il faut savoir aussi qu’en 1815, au moins deux sources
présentaient les textes officiels : le Bulletin des Lois et La Gazette
Nationale nommée en 1815 le Moniteur Universel. Pour quelques décisions
urgentes, les circonstances suppléaient aux formalités de l’ordonnance et de la
publication.

Si pour le
poste de préfet, nous pensons qu’il n’y eut pas en effet de publication, et
peut-être pas de nomination tout court par le roi, devenir ministre, qui plus est de la police en remplacement de
Fouché, ne peut être fait très discrètement. C’est dans les Archives
Parlementaires, SER2, T15, 1815, seconde restauration page 34 que figure la
décision de Louis XVIII de nomination
comme ministre de la police générale, en date du 24 septembre 1815. Elle concerne aussi quelques autres ministres. Dans le libellé,
on remarquera évidemment que Elie est nommé de Cazes, conseiller d’Etat. Exit également
le titre de préfet de police
discret ! C’est le conseiller qui est promu ministre, et non le préfet… La
lecture des Archives montre également l’élection antérieure d’Elie Decazes
comme député de la Seine, élections du 21 août 1815, dans une nouvelle chambre qu’il aura constamment à combattre dans
les années suivantes. Mais si la nomination officielle est donc attestée, sa
non publication au Bulletin des Lois reste inexplicable…

Une des rares signatures de Decazes, en sa qualité de Préfet de Police
Octobre
1815 : la nouvelle chambre, « l’introuvable » élue les 14 et 22
août, celle de tous les dangers va
siéger. Ce sera alors pour le jeune ministre de la police générale l’occasion
de se retrouver à la tribune ; mais ceci est une autre histoire que la
nôtre…
Cinq ans
plus tard…
Nous avons
rappelé la fin politique très difficile du comte Decazes, lorsque l’assassinat du duc de
Berry vint interrompre une carrière de premier plan. Non seulement
cette disparition du duc de Berry allait donner aux opposants de droite,
royalistes et ultras des arguments inespérés pour demander à Louis XVIII de se
séparer de son favori, mais elle se produisit exactement la veille du jour où le ministre devait
livrer bataille pour faire adopter des textes dont personne, ni à droite ni à
gauche ne voulait : loi électorale, et deux lois suspendant la liberté de la presse et la liberté
individuelle. Cette position intenable ne fut évidemment pas tenue et le
ministère fut changé devant une coalition contre nature. Le journal Le Temps, dans son numéro du jeudi
20 mars 1862 publie un extrait de
l’Histoire du gouvernement parlementaire,
Duvergier de Hauranne, Levy, Paris, tome 5, qui parut en 1862. Cet
extrait, publié comme feuilleton du Temps, en page une, concerne le récit très détaillé des jours
qui suivirent l’assassinat du duc de
Berry et montre comment Louis XVIII fut contraint de se séparer de Decazes.
Après le récit des journées de juillet 1815, il n’est pas inintéressant de prendre connaissance, presque heure par
heure, de celles de février 1820, du
dimanche 13 au dimanche 20, qui
conclurent cette période de sa vie publique ; le comte sera bientôt duc -de France-,
ambassadeur, mais plus jamais ministre.
Un jour pour se faire une place,
une semaine pour la perdre…
Notes de lecture
Un récit très détaillé sur des
épisodes de la seconde restauration et de ses débuts peut être lu dans les
Mémoires d’un bourgeois de Paris, T2, pages 1 et suivantes, Dr L. Véron, Paris,
1856 (Gallica).
Le Moniteur
Universel ( ou la gazette nationale ) de 1815 est disponible sur archive.org,
mais les journées après le 7 juillet 1815 ne figurent pas. Un
« trou » vraiment regrettable !
Les Archives Parlementaires ( Gallica) sont
également une source précieuse d’informations à la source, aucune
interprétation n’étant de mise dans les propos et textes rapportés. Un vrai livre d’histoire(s) à
décrypter.
Le journal
Le Temps est disponible sur Gallica BNF.
M. Auschitzky,
arrière.....neveu du duc , a écrit et décrit ce
qu'étaient les grandes familles de Libourne. La saga de Madeleine
Danglade est ainsi l'occasion pour l'auteur de nous offrir un chapitre
16 de 274 pages consacré à ce grand oncle le duc Elie Decazes. A
savourer, absolument ! Vous pouvez trouver un lien sur la page des
liens remarquables et remarqués....
