L'Histoire, la grande et les petites

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Monsieur, comte, duc de  Glücksbierg, duc Decazes...Decazeville

Il y a 150 ans, le 24 octobre 1860,  disparaissait le duc  Decazes
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Jean-Louis Nicolas JALEY
" buste du duc Elie Decazes et de Gluskjberg "
plâtre
64 x 57 x 32,5 cm
Inv: D.836.1.5
photographie :  Jean-Christophe Garcia
droits réservés, musée des beaux-arts et d'archéologie de Libourne.
Infographie  Jean Rudelle

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citation de l'Emile, livre second, résume-t-elle la personalité du duc ?

Decazes




Elie duc Decazes
coll. part.
photo et
infographie JR





    Il existe de multiples représentations du fondateur des Forges. Ce tableau, par un peintre inconnu, est une copie d'un tableau de Gérard. La copie cependant diffère par le costume : Elie Decazes, il n'est pas encore duc au moment où l'original fut fait, porte sans doute ici un habit officiel de député, ce qu'il fut jusqu'en 1816. Gérard, dans son tableau le montrait en habit civil.
















lettre










Rare, et élégant, papier à lettre, une couronne de duc, D D...  
 
















Tout cela, dans cet ordre,  pour un même homme !


    Comprendre qui était Monsieur  Decazes n’est pas chose facile ! Rarement nous aurons trouvé des descriptions, portraits et  biographies aussi contradictoires. Pour certains, le duc est un travailleur laborieux ayant bien mérité de la patrie, pour d’autres le sang est à ses pieds ! Pour tous, il ne laisse pas indifférent ! Nous allons tenter de vous faire comprendre la complexité du personnage. Nous aurons ainsi la possibilité de mieux comprendre l'itinéraire qui le conduira à Decazeville : pourquoi ici, pourquoi des mines, pourquoi lui ? Un hasard ? Non, absolument pas ! Et il   n'était pas seul...


    Cette histoire est donc passablement compliquée. L'époque ne facilite pas les choses, près de quarante ans de révolution avant de voir une accalmie, et une autre révolution, industrielle celle là, qui vient imposer ses éléments.
decazes crauk





Le duc Decazes, pair de France, sera nommé Grand Référendaire de la Chambre des pairs. Cette haute fonction est sûrement à l'origine de la présence de son buste, par Gustave Crauk, dans la galerie des Bustes du Sénat.




Photographies C. Lerouge,
Photo Sénat, Copyright  Sénat-2012

Infographies JR


Decazes Crauk








Prélude, avertissement, est-ce bien nécessaire ?


    Pour les plus jeunes, les moins jeunes, les Decazevillois, les  Rouergats, les estrangers et les curieux..


vbncvn    Il est possible que la lecture des pages suivantes soit une véritable surprise, elle l'a été pour nous quand nous les avons écrites !  L'époque qui nous intéresse, 1815-1825, vient après des "évènements" violents : révolution, guerres diverses...et ceux qui furent les acteurs de ces évènements ont des personnalités hors du commun, mêmes si elles sont très différentes les unes des autres. Il n'était pas d'usage pour eux de cacher les faits et les mots et écrits sont le reflet de cette violence, qui ne sera pas, y compris pendant la période Decazes, que verbale. Il est important de garder cet aspect de la situation en tête, pour conserver un peu de recul devant ces textes.  Extravagants ? Outranciers ? Et donc à rejeter ? Chacun se fera son idée...Si nous avons par exemple cité M. Clausel de Coussergues, ce n'est pas pour son propos plus qu'enflammé : le roi Louis XVIII a entendu son Cri, il y a répondu dans ses lettres au comte, c'est bien le signe d'une certaine importance. Les intérêts des uns et des autres ne sont pas seulement politiques, et ce n'est pas uniquement croyons nous une lutte pour des idées et pour le pouvoir, ou les pouvoirs. Pour certains, comme Chateaubriand, sa fortune est faite, et il peut se consacrer à ces luttes en apportant sa notoriété, au risque de la compromettre par quelques phrases couperets.  Pour d'autres, venant d'intégrer la noblesse, au hasard des alliances, ralliements et autres rapprochements intéressés, il est important de consolider l'ascension sociale, et les propos tenus  à la Chambre des Députés, ou à la Chambre Haute, ne sont pas sans importance et sans  effet. Le caractère qui peut apparaître excessif des propos trouve aussi une justification dans la liberté naissante de la presse : il faut user de cette liberté, pratiquement le seul moyen de se faire (re)connaître. On écrit beaucoup, hommes comme femmes. Il est possible que de nos jours, les mêmes situations ne seraient pas analysées et décrites avec les mêmes termes. Monsieur Decazes, qui n'est que Monsieur au début de ces pages, va se trouver placé aux toutes premières places, après Waterloo. Peut-on réaliser deux siècles plus tard, ce que vont être les écueils de l'exercice ? L'exposition du Ministre à toutes les oppositions montre bien finalement l'intérêt de cette personnalité ; venu il y a peu, dix ans à peine,  de sa Gironde natale, il sera l'un des plus puissants personnages durant ces années de Restauration. Comprendre pourquoi il consacrera une grande part de sa fortune, vers 1820-1825 aux mines du Rouergue est notre seul objectif.

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Charles-François Brisseau de Mirbel, botaniste de son état, ami du duc, secrétaire général au  ministère de la Police, puis de l'Intérieur.
Mirbel fut secrétaire des commandements du roi Louis de Hollande en 1806.

Lizinska de Mirbel, miniaturiste renommée, eut l'occasion de faire le portrait d'Elie Decazes.

     Premier acte : Monsieur Decazes


 Decazes Crauk   Parmi ceux qui trouvent dans le ministre, ex préfet, ex secrétaire de madame mère Laetitia, ex…., des raisons de dresser un portrait aimable, il y a le journaliste  qui rapporte ainsi une description de Decazeville ( L'Exposition, journal de l'industrie et des arts utiles... 1re [et 5e] année. Année 5  - - 1839-1844 , Gallica Bnf ) :

" En effet, il y a vingt ans à peine, là où l'on compte aujourd'hui une population de cinq mille âmes, il n'y avait qu'une grange et quelques pauvres familles aux environs. Cependant on disait vaguement qu'il y avait dans ce lieu retiré, sous ce sol stérile, de nombreuses couches de houille, et, dans le terrain houiller lui-même, d'épaisses couches de minerai de fer. Le duc Decazes, auquel la politique laissait à cette époque des loisirs après lui avoir imposé durant longtemps des veilles laborieuses et de dures épreuves,  le duc Decazes fit l'acquisition de cette propriété, et il y fonda l'établissement et la ville qui portent son nom. On voit donc que si l'ancien ministre de Louis XVIII est un homme d'État habile et éclairé, un orateur élégant, un homme du monde d'un esprit éminent et d'une parfaite distinction, il a aussi quelques droits au titre d'industriel. Le succès, mais non pas la fortune, couronna tout d'abord l'entreprise du noble pair."


    Homme d’Etat habile?  Oui assurément ; élégant et d’une parfaite distinction ?  Le buste du musée des beaux-arts de  Libourne  peut en témoigner, tout comme celui du Sénat. Le titre d’industriel ? Nous sommes là un peu sur la réserve : François Cabrol nous apparaît comme le technicien  métallurgiste de Decazeville:  ce n'est pas du tout Decazes  qui fonda Decazeville ; ce fut l'action de Cabrol qui permettra  ce développement, et donc cette fondation... Et pour le nom, on aurait pu logiquement penser à " Cabrolville ", mais ce fut Decazeville, pour rendre hommage à l'actionnaire principal ;  c'est en 1833, le 3 novembre, que ce baptême aura lieu :  « le village de Lasalle est distrait de la commune d'Aubin pour former sous le nom de Decazeville une commune particulière ». Ainsi fut-il décidé par le ministère. 1833, ce sera bientôt la fin d'une période très difficile pour les forges.

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duc Elie Decazes, buste par Crauk
galerie des bustes, Sénat
Photo Sénat, Copyright  Sénat-2012
Infographie JR


  Revenons à notre portrait.  Pour ce qui concerne l'évocation des  loisirs de Monsieur Decazes, c’est suite  à l’assassinat en 1820 du duc de Berry par un fanatique opposé aux Bourbons qu’il les doit…Ministre de l’Intérieur, il eut à assumer les risques de sa charge. Nous reviendrons plus bas sur cet épisode important.

    Parmi les biographies à charge, si on peut dire, il y a le Dictionnaire de la conversation et de la lecture : inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous (1867) ... sous la direction de William Duckett, seconde édition 1868
(Google books, tome 7, page 237-240. )


    Dans ce portrait de plusieurs pages, dû sans doute à la plume du journaliste W. Duckett, car non signé, la charge est forte, très forte même. Rappelons nous que le duc est décédé en 1860...

     Dès le début, le ton est donné : « ex-secrétaire des commandements de Madame, mère de l'empereur, ex-conseiller à la cour d'appel de Paris, ex-volontaire royal, ex-préfet de police, ex-ministre de la police générale, ex ministre de l'intérieur, ex-président du conseil, ex-ambassadeur de France à Londres, ex-pair de France, ex-grand référendaire de la chambre des pairs, chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, grand officier de la Légion d'Honneur, et grand croix d'une foule d'ordres étrangers, créé dès 1818, par le roi de Danemark, duc de Glucksbjerg , (...) né à Saint Martin-de-Laye, près de Libourne (Gironde), le 8 septembre 1780 ». La litanie des ex est suffisamment explicite...

     Le maître clerc dans l’étude girondine de son procureur de père va rapidement quitter sa charge et « monter  »  à Paris chercher fortune.

    Les historiens curieux de la suite pourront la lire par eux-mêmes dans le Dictionnaire.

    Son itinéraire politique va se dessiner concrètement à l'époque de la Restauration. Préfet de police,  très exactement la veille, au jour près, du retour de Louis XVIII, il va ensuite faciliter la tâche de ce gouvernement qui aurait pu devenir " réparateur et qui ne fut que violemment réacteur  ".

    La suite de cet itinéraire nous éloigne sans doute  de nos préoccupations de chemins miniers, mais n'est pas sans importance historique.  Le procès du maréchal Ney et sa condamnation, sa dépêche de Ministre de l'Intérieur " Fusillez les tous " concernant les évènements  de Grenoble, justifient sans doute le mot de Chateaubriand : " le pied lui a glissé dans le sang... ".


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  Dès son départ du Ministère de l'Intérieur après l'assassinat du duc de Berry,  est imprimé le " Cri des victimes du duc de Cazes, par M. Clausel de Coussergues, Paris, 1820, ( Google Books). Une extravagance ? En tout cas, une belle couverture de l'exemplaire de l'Université du Michigan ! La lecture du Cri permet, par exemple,  de suivre son itinéraire à Londres, qui fut bref, quelques mois : est-ce suffisant pour se donner une vocation d'entrepreneur ? 


    Siégeant  à l'extrême droite des ultra royalistes,  M. Clausel de Coussergues, député de l'Aveyron,  - ce qui aurait bien pu éloigner à jamais Decazes du Rouergue ! -  se fit remarquer par  son accusation célèbre : " Je propose à la Chambre de porter un acte d'accusation contre M. Decazes, ministre de l'Intérieur, comme complice de l'assassinat de monseigneur le duc de Berry. "

    Le Député  et auteur du Cri, pamphlet explicatif de son propos,  revint sur cet épisode dans un discours à la Chambre, le 16 juin 1821, et  rappelait ainsi le départ du duc Decazes de son Ministère : " Le député qui est dans ce moment à cette tribune accusa, le 14 février, l'homme tout puissant qui dirigeait cette police. Il fut l'organe de la France entière  ( Une foule de voix : Non, non, parlez pour vous. ). Le cri universel éloigna ce ministre du palais de nos rois."

( Discours de M. Clausel de Coussergues, député de l'Aveyron, sur les fonds secrets de la police, séance du 16 juin 1821, Google Books)
 

     Rien dans le portrait critique du Dictionnaire de la conversation  ne vient  souligner  l'image de l'industriel.

    "  Rappelé de Londres,  (il) se retira donc dans ses terres, où il chercha à se consoler de sa chute en jouant le rôle de grand seigneur protecteur de l'agriculture et de l'industrie; rôle qui lui coûta fort cher et qui lui réussit assez mal, puisqu'il était notoirement ruiné au moment où éclata la révolution de Juillet " , telle est la conclusion du Dictionnaire sur cette période de sa vie. Ce parcours politique connut une certaine suite, sinon un renouveau plus tard, sous Louis- Philippe...

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Pour prolonger cette évocation de la personnalité du duc Decazes, on peut lire le propos de Chateaubriand, qui a eu souvent, nous allons le découvrir,  l'occasion de s'opposer au duc.  Ce propos a été publié  dans son fameux pamphlet contre le ministre de la police , De la Monarchie selon la Charte,  en 1816, à Bruxelles. Il attaquera plus tard Decazes après l'assassinat du duc de Berry, en février 1820.






    Revenons un instant sur cette disparition qui a provoqué un véritable séisme politique.

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     Le dimanche 13 février 1820,  le duc de Berry, dernier  dans la lignée des Bourbons est assassiné sur les marches de l'Opéra. Il décèdera six heures plus tard. Le meurtrier, Louvel,  proclame haut et fort sa haine des Bourbons et déclare avoir agi seul. Le lendemain, 14 février, le comte Decazes, il n'est pas encore duc, - sinon duc de Glücksbierg, un titre étranger -  ministre secrétaire d'état au département de l'intérieur, président du conseil des ministres, annonce officiellement au président de la Chambre des députés la mort du duc de Berry, neveu du roi ( JDD, Journal des débats, 15/02/1820).  L'émotion est évidemment très forte, et pour certains, explique l'appel  de Clausel de Coussergues, député de l'Aveyron, à ses collègues, demandant immédiatement la mise en accusation de Decazes. Rejeté un  bsdfgbpremier temps pour vice de forme, cet appel va faire des dégâts. Il connaît un appui dans la position de Chateaubriand, vicomte de son état et royaliste convaincu,  qui publie le 18 février  dans son propre journal, Le Conservateur (Gallica Bnf, tome 6, 1820), et repris le 19 dans le Journal des débats, un article sans appel contre Decazes.   

    " La main qui a porté le coup n'est pas la plus coupable. Ceux qui ont assassiné Mgr le duc de Berry sont ceux qui, depuis quatre ans.....( )...Tout est possible sans un ministre, tout est impossible avec lui... ".
 La fin de l'article désigne ainsi  nommément le comte Decazes, avec un sens de la formule parfait !


    Immédiatement après, sous la signature de Louis Florian Paul de Kergorlay, député sur la même ligne politique que l'auteur du Cri,  un autre article appelle à la même démission.

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    La conclusion sera donnée ce même jour 19 février 1820, à dix heures du soir, peut-on lire, dans le Journal des débats :


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    Le lendemain, 20 février 1820, Louis XVIII se résignera à signer les deux ordonnances suivantes. La première, dans l'ordre du Bulletin des Lois n° 345 porte le n° 8234. Elle fait le Comte Decazes Ministre d'Etat et Membre du Conseil Privé. Elle accepte la démission du comte, président du Conseil pour raison de santé...Ernest Daudet, dans son ouvrage de référence, n'évoque qu'un rhume, chose finalement assez commune semble-t-il en février....
    La seconde ordonnance, n° 8235, est celle qui fit le comte duc, lui et ses descendants en ligne directe.

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Le char funèbre du duc de Berry, 1820.
Il accompagnera Louis XVIII en 1824, et le prince Jérôme Bonaparte en 1860.

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         Le groupe des députés ultra-royalistes est donc presque parvenu à ses fins : écarter, définitivement si possible, le ministre  tant détesté, se rapprocher de Louis XVIII, vieillissant, malade. Il reste seulement à  prendre le pouvoir, les pouvoirs. Ce sera une autre histoire que la nôtre, qui s'écrira dans quelques années,  après la mort du monarque en 1824. L'influence du duc ne va pas s'éteindre au soir de ce 19 février. Même absent, ses amis et ennemis s'affronteront en son nom.
     Clausel de Coussergues va  développer son argumentation et publier son Projet d'accusation en 1820. Argumentation et argutie remplissent les  451 pages ( ! )  de l'ouvrage, compte tenu des  pages annexes. L'auteur s'oppose également au comte de Saint - Aulaire, beau-père du duc, et au comte d'Argout, deux des défenseurs de Decazes en ces moments difficiles.

    Combien de députés ont-ils  réellement lu l'exemplaire déposé pour eux, 250 le furent,  à la questure  de la Chambre
?

M. Clausel de Coussergues doit son patronyme au village de Coussergues, près de Rodez. Il repose, décédé le 17 juillet 1846, dans la chapelle familiale, Notre-Dame des Sept-Douleurs, à Coussergues. Privée, elle ne se visite pas : élevée en 1839 et bénite en 1843 par le frère évêque de Chartres. Pour ne pas rester sur une vision trop connue du bouillant député Clausel, on pourra par exemple lire les lettres de Mme de Chateaubriand à son ami rouergat (voir bibliographie, chap 5). M. Clausel de Coussergues fut très proche de l'écrivain.
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Clausel de Coussergues
◄ Clausel de Coussergues

Aquarelle par Jean de Nattes

Dessin réalisé vers 1850, donc après la disparition du député. Le tableau ci-dessous, (Giraldon ?), est sans doute celui qui inspira Jean de Nattes. Mais il y a quelques différences...



Col SLSA, Société des Lettres, Sciences et Arts de l'Aveyron
Photographie, infographie JR

      



  ◄ clic








clausel ◄ clic
  Clausel de Coussergues, coll. part.
inf Jean Rudelle

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Le peintre Vinchon, pour son monumental tableau (5,76 m de large) a emprunté le portrait
 pour représenter Clausel de Coussergues (in lettre de Clausel de Coussergues fils à Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, 15 juillet 1859).
 Le député avait été l'un des rédacteurs de la Charte.


A la suite de l'article Decazes, figure  dans le Dictionnaire de la conversation l'article Decazeville. Il est amusant de comparer l'image donnée dans le Dictionnaire avec celle parue dans l'Exposition.

" Cette localité se réduisait il y a vingt-cinq ans à une simple grange, qui donnait son nom à la vallée. La renommée disait pourtant qu'il existait par là des couches de houille d'une puissance inouïe, et dans le terrain houiller lui-même, comme sur les points les plus favorisés de l'Angleterre, des couches épaisses de minerai de fer. On montrait le Lot coulant à deux pas comme une voie navigable, facile à améliorer, qui devait porter sur le marché de Bordeaux et au loin les produits de l'usine de fer une fois établie. C'était un Eldorado, disait-on, qui attendait un conquérant ; ce conquérant fut M. le duc Decazes. Il attira dans le pays des ingénieurs, des mécaniciens et des ouvriers ; on se mit à l'œuvre, et l'on constata tout d'abord que la déesse aux cent voix n'avait rien exagéré. D'innombrables couches de houille furent découvertes, parmi lesquelles une de 30, 50 et en quelques endroits même de 75 mètres d'épaisseur. Le minerai de fer dit des houillères se rencontrait en grande abondance, ainsi que d'autres minerais, du fer oligiste, du fer hydraté, du fer oolithique, de la castine et des matières réfractaires, argiles et grès, pour la construction de l'intérieur des fourneaux. L'usine fut construite par un habile ingénieur, M. Cabrol, qui en prit la direction. A quelque temps de là, les chambres votèrent plusieurs millions pour l'amélioration du Lot ; et cependant l'entreprise demeura plus de dix ans sans donner aucun produit.

Les forges de Decazeville sont adossées à un vaste plateau qui les domine et où s'opèrent les préparations préliminaires des matières premières telles que la fabrication du coke, le grillage, le cassage, la trituration et le mélange des minerais. Les transports s'effectuent par un ensemble de petits chemins de fer débouchant d'innombrables galeries ou partant de l'orifice de puits desservis par des machines à vapeur. Au moyen de chemins de fer de niveau, de viaducs, de plans inclinés, de puits, de souterrains, on arrive à tous les gisements, à toutes les galeries d'exploitation, quel que soit le niveau où ils se trouvent situés dans les montagnes voisines. Ces divers travaux ont un tel développement, qu'il ne faut pas moins de 70 kilomètres de chemin de fer pour les desservir, et que l'on pose tous les jours des voies nouvelles. Ils amènent tous les jours à Decazeville cinq cents tonnes de houille et deux cent cinquante tonnes de minerai cru. Decazeville possède six hauts fourneaux ; la branche la plus importante de sa production consiste dans la fabrication des rails ; elle s'élève jusqu'à mille deux cents tonnes par mois, sans compter une assez grande quantité de fers en feuilles et en barres de tous échantillons. La force qu'on y utilise peut s'estimer à six ou sept cents chevaux vapeur. C'est sans contredit par sa puissance mécanique et la variété de ses produits une des plus importantes et des plus complètes usines de fer que possède la France. "

    Pour compléter ce passage lyrique, il  n'est pas sans intérêt de savoir que cette prose n'est pas du rédacteur du Dictionnaire. C'est un copier-coller  pratiquement intégral d'un passage de l'article - long -  de Michel Chevalier, paru le 30 juillet 1843 dans le Journal des débats, à la suite de la visite à Decazeville du duc de Montpensier. L'article complet peut être lu à cette adresse :
 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k446274z.pleinepage.r=Decazeville.f3.langFR; il montre bien l'atmosphère particulière des forges.

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    Si le Dictionnaire est donc très critique sur le parcours du duc Decazes, il rend par contre un hommage appuyé à François Cabrol, dans son métier d' ingénieur. On peut remarquer enfin que cet article, publié en 1868, vient au moment où François Cabrol a abandonné Decazeville depuis huit ans, et à l'époque où la société de Decazes a laissé la place aux Schneider du Creusot, par la création de la Société Nouvelle, avec l'arrivée de M. Deseilligny...La faillite était intervenue en 1865.


    L'une des conclusions du Dictionnaire est forte :

     " ... ministre qui ne sut rien créer, rien organiser, esprit étroit et vaniteux, cœur dur, sec et égoïste, de l'administration de qui il n'est resté d'autre souvenir que celui d'un projet de prison spéciale pour les écrivains ! En 1819 ce projet reçut même un commencement d'exécution, ainsi que le témoigne un mur digne de la Bastille qu'on peut encore voir aujourd'hui rue de La Harpe, devant une partie des bâtiments du lycée de Saint-Louis, auxquels il sert de clôture. On ne doit nullement savoir gré à M. Decazes de ce tardif retour à la Charte. S'il se décida à rompre en visière avec les hommes dans les rangs desquels il avait conquis sa position, et à faire rentrer le pouvoir dans les voies de la légalité, après avoir tant contribué lui-même à l'en faire sortir, il y fut poussé bien plus par le besoin de sa propre conservation ministérielle que par son respect pour les lois ou par son amour pour les libertés publiques."

    Voici un autre portrait de Decazes : Biographie des hommes du jour, Germain Sarrut et B. Saint-Edme, T1, Paris, Krabe, 1835; Decazes, p 22-34. ( Google Books )

Justice, Vérité, Impartialité, sont les principes directeurs de la Biographie:

" Pour nous, narrateurs impartiaux, nous dirons les faits, nous ne dirons que les faits avérés..."


    Avec de telles affirmations, nous pouvons espérer quelque impartialité pour l'homme qui fut l'un des plus puissants de l ' époque, sinon le plus puissant.

        Decazes,  sera le quatrième portrait, pages 22 à 34. Bien que placé à cette place d'honneur, il n'a pas droit à une gravure ; oubli (bien sûr que non !  ) regrettable, car  celles de la Biographie sont remarquables de vérité !

    C'est donc  une démonstration, (exacte ?)   du zèle royaliste de Elie Decazes. Après avoir rappelé la fortune familiale , assise par l'achat que fit le père d'Elie à la nation du château et de la terre de Fronsac, révolutionnairement confisqués et vendus en 1793, l'enfance d'Elie et ses études à Vendôme précèdent l'exposé d'une carrière politique tourmentée. On souligne l'action de Decazes à l'occasion de l'arrestation du maréchal Ney, et sa condamnation. Fait comte par ordonnance du roi le 27 janvier 1816, la Biographie rappelle également  les évènements tragiques de Grenoble, sans toutefois citer le fameux " fusillez les " attribué au Ministre qu'était alors Elie Decazes. Il sera fait pair le 31 janvier 1818.

     L'auteur soulignera en 1818 son mariage avec Mademoiselle de Saint Aulaire, petite fille par sa mère du dernier prince régnant de Nassau.  C'est à cette occasion qu'il reçut le titre et le duché de Glukesbourg, (orthographe assez variable...),  seul titre de  duc décerné par un roi du Danemark. Nous donnons ci-dessous quelques éléments sur cette nécessité d'être duc pour ce mariage, mariage voulu par Louis XVIII et la  soeur d'Elie, Mme Princeteau.  L'analyse politique se borne à rappeler l'existence d'un sytème tout d'exception, essayant de satisfaire les " opposans patriotes ", de gauche, et  les " opposans ultras ", les royalistes de l'extrême droite. Dans ce difficile exercice, Elie Decazes aura à connaître l'inimitié, pour ne pas dire la haine voire la fureur des deux parties. En juillet 1830, il est présenté comme " nécessiteux de mines de fer et de houille " : c'est à dire ruiné, ou presque ! Il va alors devoir trouver une fonction rétribuée et bénéficiera de " secours ".


     Le biographe termine par ce passage:  " telle a été la carrière parcourue par cet homme, ennemi de la liberté de la presse et de la liberté des citoyens,(...), grand spéculateur en chef de complots imaginaires...".

    La Biographie et ses 918 pages offre bien d'autres portraits. Il y a par exemple celui du comte d ' Argout. Celui qui sera un des premiers actionnaires de Decazeville, est présenté comme " un des plus zélés et des plus constants adversaires du parti patriote ; il appartient à la coterie Pasquier, Decazes et compagnie ..."

    On peut y lire  le portrait du marquis de Sémonville, également actionnaire des débuts : " Le vieux marquis...est sans contredit l'un des membres de la chambre haute qui, à toutes les phases de nos quarante années de révolution, se sont toujours faits remarquer par la souplesse avec laquelle ils ont su dans toutes les circonstances flatter le pouvoir, quel qu'il fût, qui ont toujours placé l'intérêt de leur vanité et de leur ambition avant l'intérêt du pays."

    Ces trois biographies ne mentionnent aucune activité des intéressés dans le domaine industriel... et on aura peut-être compris que la Biographie  n'a pas de sympathie particulière pour Decazes et ses amis.

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Place Decazes, Libourne
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à Decazeville, Decazes ou de Cazes ? On peut hésiter !

    Il n'y a pas que des déçus, pour ne pas dire plus, de l'action de Decazes dans ces années 1815-1820. L'ouvrage  Louis XVIII et le duc Decazes, 1815-1820, Ernest Daudet, Plon, Paris, 1899 ( Archive.org) favorise une connaissance plus " intime "  du duc, et peut-être plus objective...

    Le frère d'Alphonse Daudet, puisque frère il y a,  fut un écrivain prolixe, ce qui est moins connu. L'ouvrage mentionné est très fouillé et sa richesse doit beaucoup au fait que l'auteur eut accès aux archives de La Grave, propriété des Decazes. Cet important travail sur pièces, les correspondances du roi et de son ministre,  de près de cinq cent  pages  nous servira de support pour les éléments suivants. Reprenons donc à zéro ou presque l'itinéraire d' Elie.


     Né en 1780 et élevé dans la bourgeoisie de Libourne, chez son parrain, le jeune Elie fit ses études à Vendôme : elles ne sont pas commentées par Daudet... Vers 1800, sa famille le voit devenir acteur. En fait de théâtre, il sera, nous semble-t-il,  plus facilement auteur ! Parti à Paris, " puisque la fortune ne descend pas chercher " ses élus,  il étudie le droit et sera " homme de loi " puis avocat. Il n'y a pas un mot dans le travail de Daudet sur les activités de Elie dans le cabinet de son père à Libourne...

     

        Elie Decazes va épouser en 1805 Mademoiselle Muraire, dont le père est premier Président de la cour de cassation. C'est ce beau père qui va faciliter l'entrée d'Elie au service de la mère de l'empereur, et ce mariage sera bien sûr une occasion pour Elie de rencontrer la fortune, l'autre, à défaut pour le moment de richesse. Il faut souligner l’importance, pour la carrière d’Elie Decazes, de ce mariage avec Elisabeth Muraire. Quelques indications supplémentaires ne sont pas sans intérêt pour comprendre cette bonne fortune. Lorsque le mariage eut lieu, le 5 août 1805, ou le 1er, suivant d’autres sources, Monsieur Muraire était un grand dignitaire : comte de l’Empire, conseiller d’Etat, premier président à la cour de Cassation, grand officier  de la Légion d’honneur. Il sera grand croix de l’ordre de la Réunion. Il avait assumé des responsabilités de maire, président de district et député du Var... Et nous ne sommes pas exhaustif dans cette énumération !

       

            Mademoiselle Muraire avait une sœur jumelle, Victoire, qui sussy se marie la même année à 15 ans à Jean Baptiste Henry Collin de Sussy. Le beau frère d’Elie sera plus tard comte et à l’origine du musée de la Monnaie à Paris. Plus important que le beau-frère dans ce cercle familial, le père de ce beau-frère, le comte de Sussy. Il  a laissé son nom dans l’histoire comme directeur général des douanes, (il l’était en 1805), puis plus tard président de la cour des comptes. Il sera en 1812 un ministre du commerce de Napoléon. Ces indications nous montrent que le jeune juge, si bien entouré, va pouvoir relativement vite gravir quelques échelons dans l’appareil de la justice. Ce comte de Sussy sera fait pair sur la proposition d’Elie Decazes lors des nominations de la « fournée » de mars 1819 et Elie Decazes soutiendra son beau père Honoré Muraire lorsque celui-ci connaîtra quelques difficultés dans les années agitées qui vont suivre.

      Sa jeune épouse décède le 24 janvier 1806. Une « Tenue de deuil » sera organisée par la loge maçonnique d’Anacréon à laquelle appartenaient Honoré Muraire et Elie Decazes. Elisabeth Decazes était également membre d’une loge. Le site « Musée virtuel de la musique maçonnique  »  évoque cette Tenue. Il y a donc, dès ce mois d’août 1805 un véritable tourbillon dans lequel Elie Decazes trouvera les éléments de sa future réussite. Ce même site, (http://mvmm.org/c/docs/decazes.html), permet également, par un renvoi, de lire dans Le Globe, une revue maçonnique,  une biographie du duc, dans laquelle les aspects maçonniques indiqués permettent une approche plus complète de sa personnalité.



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        Dans les débuts, il sera donc juge et même président des assises à Paris. Le  lendemain des Cent Jours sera une ère de faveur pour Elie Decazes, qui saura tirer avantage de son écartement passé décidé  par Napoléon. Passons sur les circonstances ... Avec Fouché comme ministre (!), il sera préfet de police de Paris, la veille même, stricto sensu,  de l'entrée de Louis XVIII dans Paris. Il va devoir composer avec des républicains, bien disposés à résister, et des bonapartistes  pour qui le coup de main est l'objectif. Son ministre est de plus dès le début son ennemi déclaré. Parmi ses opposants, il y a aussi et déjà  à cette époque Chateaubriand. L'épisode du maréchal Ney est évidemment décrit longuement par Daudet.

    Devenu Ministre de la Police dans le gouvernement Richelieu, il va le rester pendant les trois ans de ce ministère, avant de remplacer le duc Richelieu en 1818.

    Les élections de 1815, la Chambre Introuvable,  amènent à Paris  une majorité d'ultra-royalistes, violents, vindicatifs, opposés au régime constitutionnel que soutiennent Elie Decazes et Richelieu. " La marche du ministère est difficile parce qu'il navigue entre deux écueils " écrit Decazes, " nos ennemis sont nos amis". ( nov 1816).  Ou,  " nous,  ( le  ministère Richelieu Decazes ) , soutenons les intérêts moraux révolutionnaires ", précise Decazes, qui prête le propos accusateur  à Chateaubriand.

    La dissolution de cette chambre, constamment opposée à tous les projets, sera un objectif pour Decazes, objectif dont il va avoir à convaincre le duc de Richelieu et le roi Louis XVIII. Ce sera plus difficile pour ce dernier, mais l'objectif est atteint le 5 septembre 1816. L'opposition de Chateaubriand, orale et écrite,  des ultras, des royalistes , de la famille royale, et de tous ceux qui se voyaient bien aux pouvoirs, n'y étant pas, sera dès lors constante : si le roi n'avait eu une si forte sympathie pour Decazes, il n'aurait bien sûr pu se maintenir.   Pour ce qui est de l'illustre écrivain, il va être rayé par le roi de la liste des ministres d'Etat. Toute honorifique que ce soit, cette position importait à Chateaubriand qui, déçu de ne pouvoir accéder au pouvoir politique par un poste de ministre, va devenir, contraint ou forcé,  l'égal des plus exaltés ultra-royalistes : ses écrits deviennent violents envers Decazes.

Ci-dessus, portrait duc Decazes, carte Gironde, Vuillemin




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   Buste de Louis XVIII, musée des beaux-arts de Libourne.

   L'artiste avec ce portrait sculpé all'antica transforme discrètement la présence physique du roi vieillissant  en portrait antique très imposant idéalisant les traits du roi et le transformant en portrait allégorique. Il s'éloigne d'un simple portrait individuel exprimant ainsi la puissance politique du modèle et l'autorisant ainsi à entrer dans la postérité. Le portrait dans sa nudité antique et intemporelle se détache des normes classiques et officielles...."

Musée des beaux-arts,  Libourne, notice

Ecole française, XIX ème siècle
Plâtre, H.63cm,L.39 cm,Ep.31 cm
Envoi de l'Etat en 1836


 






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    Le roi Louis XVIII fut bien sûr la cible de très nombreux caricaturistes. Voici un trait d'humour, avec ce dessin de P. Hadol ( Touchatout, Histoire de France tintamarresque, L'Eclipse, Paris, 1872) ; tout est à prendre, au moins, au second degré : les deux balles rouge et blanche, le thème du billard, ou les demi-manches de protection... 
    duchesse
    
◄ La duchesse Decazes,
 née Egédie Beaupoil de Saint-Aulaire,
et son fils Louis,

miniature sur ivoire, d'après Isabey

Il existe d'autres miniatures d'Egédie de Saint-Aulaire par Isabey. En 1818 par exemple. Egédie, qui a seize ans, en offre une à Elie avant son mariage.



 1818, à trente huit ans,  ce sera l'année du second  mariage du comte Decazes. Son précédent mariage est relativement lointain. Voulu par Louis XVIII et Mme  Princeteau soeur de Elie, qui dirige la maison parisienne du ministre,  le choix se porte sur Mademoiselle de Saint-Aulaire. Le comte de Saint-Aulaire sera plus tard en 1826 du cercle très restreint des premiers actionnaires des Houillères et Forges.  Sur pression de la tante de la future duchesse, la duchesse de Brunswick, qui ne voulait que d'un duc pour sa petite nièce, le roi du Danemark fit Elie Decazes duc de Glücksbierg, seul titre de duc créé dans ce royaume....Elie Decazes porta ce titre, bien que l'usage n'était pas de porter un titre autre que celui conféré par le roi (de France). Le mariage fut grandiose, les 10 et 11 août 1818. Les souvenirs de la jeune duchesse, alors âgée de seize ans, sont rapportés dans le texte de  Daudet. L'écrivain rapporte également les lettres  que Louis XVIII n'arrêtait pas de faire porter au duc, " son fils bien aimé ". Dans ces échanges, le tutoiement est de rigueur entre le roi et Decazes (mais non pour l'inverse ! ) et Ernest Daudet montre bien les liens très étroits qui sont alors ceux entre le roi et  son ministre ou  son épouse, " ma fille bien aimée ". Il semble évident que le roi en 1818 fait toute confiance à Decazes pour la conduite des affaires du pays, en luttant constamment contre son frère, futur Charles X,  et son neveu par exemple, le comte de Berry. L'opposition de ces derniers ne fait que s'accroître devant l'étoile qu'est devenu Elie Decazes, " voulant nationaliser la royauté et royaliser la France " selon ses dires.


    A cette époque, les liens sont donc très étroits entre le roi et son  ministre. Les documents " officiels "  gardent habituellement la  distance protocolaire. Mais il y a des exceptions ! Celle-ci, par exemple, la nomination du comte comme Pair du Royaume : l'affection du roi est parfaitement affichée, et a dû en irriter plus d'un!
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    En 1819, le ministère de la police est supprimé, selon le vœu même de Decazes, qui devient l'élément essentiel du nouveau cabinet Dessoles - Decazes, comme ministre de l'intérieur. En novembre de cette année 1819, il accède enfin  à la  présidence du Conseil, la première marche,  tout en restant ministre. A gauche comme à droite, c'est l'opposition la plus totale, contre celui qui possède une telle influence sur le roi. Le Journal des débats, à droite, en fait une cible permanente. En janvier 1820, on le traite de Catilina, ce qui n'est pas un compliment, ou de charlatan politique....

    Decazes aurait bien voulu semble-t-il quitter ce poste, mais le duc Richelieu n'était pas encore prêt à reprendre du service, à côté, ou sous le regard de cet ami devenu politiquement assez encombrant.

    13 février 1820, Paris s'amuse. Enfin, une partie du monde, comme on dit, est à l'Opéra, à cette époque salle Montansier, disparue et aujourd'hui square Louvrois.  Ce n'est pas le cas de Decazes. Le ministre travaille lorsqu'à onze heures du soir, on lui amène la nouvelle : le duc de Berry, le dernier des bourbons,  neveu de Louis XVIII et un des ses nombreux ennemis affichés, est assassiné sur les marches de l'Opéra. Il décèdera six heures plus tard. Au cours du trajet qui le conduit sur place, le ministre de l'intérieur et président du conseil  aura cette phrase " nous sommes tous assassinés ". Il voyait juste, très juste ! En quelques jours, le destin de la France changera de mains, et la destinée de  Decazes bascule.


    Au delà du drame, c'est un séisme politique, et au milieu de la faille, le ministre, bien seul, soumis on le devine, à toutes les attaques. Rappelons simplement l'opposition du député aveyronnais Clausel de Coussergues, ultra parmi les ultra, demandant immédiatement  à la Chambre la mise en accusation pour traîtrise ( ! ) du président du conseil, et lui faisant porter toute la responsabilité de l'assassinat. On se souvient aussi du mot de Chateaubriand : " les pieds lui ont glissé dans le sang, il est tombé ". Ce propos serait d'ailleurs repris d'un article du 14 février d'Alphonse Martainville. Directeur du Drapeau Blanc, journal (plus que) monarchiste. Louis XVIII, dans ses Mémoires (par le duc de D***, T12, Paris 1833, Archive.org), cite nommément le journaliste et non l'écrivain.

    Le 26 février 1820, le duc, la duchesse, le petit Louis, et la soeur du duc quittaient discrètement Paris pour la Gironde, un exil obligé, et voulu par Richelieu, qui ne désirait pas voir Decazes à ses cotés dans cette période très troublée. Decazes ne reviendra que le 22 juin, et sera à Londres le 13 juillet, pour honorer quelque temps ses fonctions d'ambassadeur.  Sur la route, il fit une pause à Beauvais, chez son ami le préfet de Germiny, un actionnaire futur des Houillères.

    L'histoire connaît des rencontres curieuses : c'est Chateaubriand que Louis XVIII enverra à Londres pour remplacer son adversaire désormais déchu le duc Decazes à l'ambassade...Peut-on imaginer les détails de la rencontre ? A -t-elle seulement eu lieu ? Peut-on imaginer une telle rencontre,  le duc Decazes souhaitant la bienvenue à Monsieur Chat-Briand, ainsi nommé par M. Decazes dans une lettre de 1817 ?

    Vous aviez peut-être gardé le souvenir suivant de l'écrivain ,

     " le seul mot de chevalerie, le seul nom d'un illustre chevalier, est proprement une merveille, que tous les détails ne peuvent surpasser " ( Génie du Christianisme, 1803 ) ; il faut bien reconnaître que quinze ans plus tard, les beaux principes de chevalerie ne sont pas ou plus d'actualité...
Bertin
 




 
Voici Bertin,
l'un des adversaires permanents du duc, "Buonaparte d'antichambre" (!) La posture peinte par Ingres montre une forte personnalité !  Ce journaliste a fondé le Journal des Débats. Parmi les collaborateurs, Chateaubriand. L'article présenté est très sévère :

"la main qui a porté le coup n'est pas la plus coupable. Ceux qui ont assassiné Mgr le duc de Berry sont ceux qui, depuis quatre ans, établissent dans la monarchie des lois démocratiques...."

JDD, 19 février 1820
vicomte de Chateaubriand

  






journal des débats


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  La suite ? La Revue des deux mondes, période 4, tome 155, 1899-10 ( 1899-09 , Gallica Bnf )  présentera, toujours sous la signature de Ernest Daudet, l'ambassade du duc Decazes à Londres, brève, mais pas sans effet direct  pour l'Aveyron, ses mines, et le fer de Mondalazac. C'est au cours de ce bref séjour, de quelques mois, que François Cabrol  rencontre, dit-on,  le duc. On connaît presque la suite ! Le portrait très détaillé que fait donc Ernest Daudet de Decazes, dans ses relations avec Louis XVIII, dépeint un duc royaliste certes, mais plutôt modéré, et ayant constamment utilisé la conciliation. Mais il n'y a aucune tace d'une rencontre Cabrol-Decazes. Nous pensons d'ailleurs qu'ils ne furent jamais ensemble chez les grands bretons...







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            Nous avons recherché, vainement,  dans les textes de Daudet cette rencontre de Londres: 348 pages de lectures. C'est du  Daudet, et issu, comme le texte précédent , de ses consultations des archives de la famille Decazes. Après quelques chapitres  " parisiens ", le duc et la duchesse Egédie sont présentés dans leur ambassade, un bâtiment triste, à Londres. Après un accueil qui nous paraît tenir plus de la curiosité que d'un véritable intérêt de la part de la cour anglaise,  le duc aura à tenir compte de la situation  locale, très confuse : le roi  George IV est alors en procés de divorce avec son épouse.  Les ambassades étrangères présentes à Londres  semblent seulement faire semblant d'accueillir le duc.

     C'est à Londres, le 4 octobre 1820,  que la nouvelle de la naissance du duc de Bordeaux, fils du défunt duc de  Berry  va lui parvenir, par, entre autres, les courriers du roi Louis XVIII. Mais rapidement les ennuis s'accumulent : une distance certaine commence à se faire jour avec le roi,  et Decazes, qui la redoute,  voudrait bien revenir à Paris prendre sa défense, ce que le roi lui défend, en lui intimant assez dûrement de faire son métier d'ambassadeur. Il sent bien une montée de l'influence des ultras, dans laquelle il a tout à perdre...


   
 Ses relations avec son ministre, Pasquier ne sont pas vraiment excellentes,  et surtout, la santé de la duchesse est au plus bas. Un changement d'air est inévitable, et le retour du duc, duchesse et petit Louis  s'effectue  début mars 1821.

  
  Le texte de  Ernest Daudet, très documenté, et pour cause,  ne dit pas un mot, pas une phrase, sur l'intérêt qu'aurait pû manifester le duc Decazes pour l'industrie anglaise, et particulièrement la métallurgie. Pas un mot sur une rencontre avec François Cabrol....Bien sûr, au moment où Daudet écrit son texte, il n'est pas sans connaître l'itinéraire du duc qui va investir, plutôt que s'investir personnellement,  dans le Rouergue. C'est donc très sûrement  une volonté de l'auteur de ne rapporter que des faits  de société et ou politiques , en écartant toute intrusion dans les affaires personnelles de la famille, industrie ou agriculture.




    Le roi Louis XVIII a lui même commenté le départ du duc de son poste de ministre  dans ses lettres,  lettres privées, mais également dans ses mémoires, de manière plus officielle. Et là,  son humour est assez remarquable, lorsqu'il évoque par exemple le " deuil général au château " à l'annonce de la nomination de duc :


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    Le roi n'a rien oublié de son action : les récompenses, comprendre une forte "dot" , près de un million de francs dit-on, la nomination comme ministre d'Etat, membre du conseil privé,   duc ,  pair de France et ambassadeur.


    Cette galerie de portraits, que nous aurions pu prolonger,  nous décrit les personnes et quelques intérêts divers de cette époque. Mais rien ne vient évoquer l'arrivée du duc dans l'Aveyron . Rien, ou plutôt presque rien...car les hommes  sont presque tous en place, et l'arrivée du duc est déjà programmée...malgré lui !

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Le duc Decazes a inspiré beaucoup de graveurs et de peintres.  Le portrait ci-contre, à première vue bien commun,  présente sur d'autres un intérêt certain. Le duc est représenté ici  en 1828, soit l'année même de la première coulée de fonte à Firmy, coulée à laquelle il assista. La date figure à gauche en bas du portrait. Et en bas à droite, on peut découvrir la signature du duc, suivie d'une mention manuscrite ( illisible...), Ce portrait, (infographie JR) appartient à une famille qui sera liée plus tard  à celle du duc Decazes.

    Il existe évidemment de nombreux portraits du duc et de la duchesse ( Sainte-Aulaire), en pied, des bustes et des miniatures. Au hasard de nos découvertes, on peut citer les deux portraits peints  par Court et portant les n° 66 et 101 dans la catalogue des oeuvres du peintre, " Tableaux peints par M. COURT, exposés au profit des oeuvres de l'association des artistes peintres " ( Paris, J. CLAYE, 1859, in Google books ). Un de ces deux tableaux, le 101 ?,  est en 2011 au musée Frederiskborg au Danemark. Nous ne connaissons pas le second... Parmi les miniatures, citons celle de madame de MIRBEL. Monsieur de  Mirbel, botaniste réputé, fut de 1815 à1820 très lié à  Elie Decazes, comme secrétaire général de ses deux  ministères.

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L'assassinat du duc de Berry, et les griefs de complicité portés à l'encontre du duc ne cessent pas rapidement. Le 30 mars 1830, le duc et quelques autres personalités gagnent un procès en diffamation après publication des écrits d'un sieur Mac-Leane. La plaidoirie de l'avocat reprend le parcours politique du duc. La lecture du Plaidoyer permet d'avoir une vision globale de cet évènement et du contexte, 34 pages à ne pas  laisser de coté !

Le calomniateur n'a pas interjeté appel de sa condamnation à un an de prison, maximum que la loi de cette époque prévoyait pour ce délit.



   









girouetteGirouette...
un mot d'humour !

Le parcours politique et social d'Elie Decazes lui vaudra de figurer dans la version de 1832 du Dictionnaire des girouettes. La première version de 1815 ignorait évidemment tout du duc, même pas comte d'ailleurs à cette date. Il est gratifié de 8 girouettes, un score très honorable, pour souligner sa politique de bascule ! Fouché et Talleyrand sont épinglés avec 12 girouettes, mais le record est de 23 !
Nous avons retenu également quelques unes des "personnalités" rencontrées sur notre site. Les notices du Dictionnaire méritent la lecture.

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Un frère...





        Elie Decazes avait un frère, né trois ans après lui, en 1783, Joseph Leonard Decazes. Vicomte de son état, il épousa en 1816 Ida de Bancalis. Aucun intérêt direct ici , sauf que la famille de Bancalis était une vieille famille issue autrefois du  Rouergue, vers Pruines, pas loin des futures mines,  et même si Ida n'était plus de ce pays, elle ne pouvait ignorer ses origines rouergates lointaines... La carrière de Joseph fut essentiellement administrative : auditeur en 1810, il est sous préfet de Castres en 1814, et préfet du Tarn en 1815, le 12 juillet exactement. Il le reste jusqu'en 1819 pour la même fonction dans la Bas Rhin. Il sera à nouveau préfet du Tarn, le 19 juillet 1820, pour une décennie entière. En 1830 il est élu député du Tarn, jusqu 'en 1846. L'orthographe de ce début du dix neuvième siècle n'est absolument pas rigoureuse sur les  patronymes, et le frère d'Elie peut également se rencontrer comme préfet de Cazes de l'Isle : c'est le même homme.

   
Donnons enfin un dernier élément, qui, à lui seul, pourrait constituer la clé du problème : Joseph Decazes n'était pas que Préfet. Ingénieur de l'Ecole Polytechnique ( X 1802 )  il fut membre du corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées et avait donc le même profil que son jeune et futur collègue, Robert Cabrol, qui sera ingénieur X et membre du corps des Ponts quelques années plus tard. Robert était le frère de François Cabrol, et débutera sa carrière aux Ponts dans le département du Tarn. Sur le berceau de Decazeville, pas encore née, se penchent donc trois polytechniciens et un duc...
   

  
   Vous avez suivi ? Bien suivi ?

    Il se trouve que dans le Tarn, à cette époque, vers 1820-1825, les activités minières étaient plus développées que dans l'Aveyron. Et notre préfet de frère avait compris tout l'intérêt de s'occuper de mines : la houille, le fer, c'est l'avenir devait-on dire un peu partout, enfin chez ceux qui pouvaient investir. C'est ainsi que Joseph Decazes,  en 1825,  " a repris les droits avec l'espoir de créer à Ambialet une usine de fer mais il a subi la concurrence des industriels de Saint Juéry. Ceci est une autre histoire ..." Il est vraiment dommage que le Larousse ne puisse nous en dire plus, sur cette autre histoire ! Le site institutionnel du conseil général du Tarn, dans la rubrique archives, fait état " d'intérêts familiaux dans des sociétés minières à Campagnac et à Carmaux."  43J  124-127. Cette dernière précision est de toute importance pour nous. Est-elle la clé ? Est-ce ce frère qui a proposé à Elie de s'intéresser à l'Aveyron et à ses ressources minières autour d'Aubin ? Ce n'est pas impossible, et sans doute très probable. La présence de ce frère, alors préfet du Tarn, lors de la première coulée à Firmy en 1828 est attestée, et peut  confirmer cette influence de Joseph sur Elie. Le développement des Houillères et fonderies, et par conséquent celui des mines de fer, est donc bien  le fait des deux frères Decazes. Joseph viendra également à Decazeville plus tard pour représenter son frère...La clé de Decazeville, au sens premier, c'est donc très vraisemblablement Joseph Decazes: un oubli serait injuste. Et on ne peut aussi s'empêcher de penser que François Cabrol doit peut-être à son frère Robert sa venue dans ces affaires industrielles, sa rencontre avec Elie Decazes découlant très simplement de cette proximité des deux tarnais. Joseph Decazes avait un temps eu en mains une concession de mines de fer près d'Alban, en 1825, soit l'année même ou son duc de frère allait faire de même en Aveyron, concessions de Frayssé et Roc Saint Michel. Cette précision est donnée dans l'Explication de la carte géologique du Tarn, en 1848, par un ingénieur des mines, M. de Boucheron.

    Faiblement exploitée, le minerai était conduit à Saint Juery, la concession fut  administrativement fermée par une renonciation en 1846, soit 20 ans après les débuts.  Les conditions pratiques de  l'abandon semblent laisser à désirer... (in Annales des Mines, 4 ème série, tome IX, 1846, ordonnance 20.547)

 renonciation

    Joseph Decazes avait également, en 1843, des intérêts miniers en Belgique, aux mines de houille de Ham sur Sambre. On peut enfin rappeler que  préfet du Bas Rhin en 1819-1820, il a pu rencontrer dans son fief alsacien M. Humann : M. Humann sera un des principaux actionnaires du premier cercle en 1826, et le premier Président du conseil de la future société des forges  de 1826. Un portrait de J. Decazes est donné chapitre 12, sous la forme d'une gravure. Un autre portrait, par Ginain, de ce partenaire essentiel figure depuis 1902 dans un musée. A la suite du paragraphe suivant, vous pourrez découvrir ce tableau et notre analyse.

    Joseph Decazes devint baron en 1816, et vicomte en 1819. Joseph Decazesvicomte Decazes


    Il briguera le 1er octobre 1831, dans le 5e collège de l'Aveyron (Villefranche), la succession de M. Humann, qui avait opté pour Schélestadt. Et ici, nous retrouvons ce frère , cette fois dans l'Aveyron,  en 1831. Monsieur Humann était actionnaire de la première heure des Houillères avec son frère le duc. Il est vraiment écrit que le Rouergue devait croiser la route des Decazes. La présence du frère dans le Tarn, son intérêt pour les mines, partagé par Elie,  sont  donc des éléments essentiels de cette histoire.



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Le parcours "sidérurgique" de Joseph  Decazes, un peu antérieur donc à celui de son frère, n'a rien d'exceptionnel. Il fut même sans lendemain. Voici une brève description, donnée par Frédéric Bitton. Il s'exprime dans un article du Bulletin spécial Mélanges, cinquantenaire de sa fondation, 1878-1928, publié par la Société des Sciences, Arts et Belles-Lettres du Tarn, Imp Nouvelle, Albi, 1928, p. 37 sqq.


…Vers la fin du siècle dernier, en 1787, François-Gabriel, vicomte de Solages, découvrit une mine de fer dans les cantons d'Alban et de Villefranche. Un décret de la Convention, en date du 12 thermidor an III (30 juillet 1795), lui en accorda la concession pour cinquante années.

            L'exploitation de cette concession, d'une superficie de 5000 hectares, fut abandonnée en 1811, puis reprise en 1825 par le vicomte Joseph Decazes, qui aurait été aux droits de Solages. On se trouvait alors au moment où la Société Garrigou, Massenet et Cie avait été autorisée à oouvrir un établissement au Saut-de-Sabo. En 1826, le vicomte Decazes parlait même de créer à Ambialet "…une usine de fer où le minerai serait traité avec la houille de Carmaux…"

            Pourtant une lettre de 1838, où perce l'embarras de l'ingénieur des mines, en présence de la grosse influence des compétiteurs (le maréchal Soult était commanditaire de Léon Talabot), constate qu'il n'y a eu aucune exploitation sérieuse de Decazes. En 1840, on trouve trace que celui-ci céda gratuitement certains droits à la société rivale….Une ordonnance royale du 16 février 1846 accepta la renonciation de Decazes….



L'ordonnance de renonciation, voir ci-dessus, est publiée dans les Annales des Mines. Mais seul l'article 2 est donné. L'article 1 aurait (peut-être ? ) fourni quelques détails, comme  la motivation officielle de Joseph Decazes de sa demande...


Chronique…

 

            Il y a dans les Bulletins des sociétés savantes des chroniques. On y trouve non pas les dernières découvertes des membres mais les petites nouvelles de la Société et quelques informations qui peuvent souvent passer pour anodines, surtout plus d’un siècle plus tard. Anodines, vraiment ? Lisez la suite.

 

            Le parcours de découvertes autour du thème des mines du causse nous a amenés à nous intéresser à Decazeville, et bien évidemment au duc Decazes. Un chapitre entier du site lui est consacré, et c’est celui que vous lisez. Nous avons décrit comment l’arrivée en Aveyron du « noble pair » fut en fait le résultat de l’action de trois autres personnalités, le frère du duc, Joseph, et les frères Cabrol, François et Robert. En lisant de manière un peu distraite la Revue historique, scientifique et littéraire du Tarn, ( 18 ème volume, 2ème série, 10 ème année, 1901, page 364 ), albi et plus précisément la Chronique, on apprend qu’un don fait au musée d’Albi comprend entre autres pièces, un portrait de Joseph Decazes par Ginain, portrait visible depuis le 5 janvier 1902. (La Société des Sciences, Arts et Belles Lettres du Tarn est toujours active en 2011 )

 

            Quelques recherches et contacts plus tard, nous avons le plaisir de vous proposer, avec la complicité active de Danièle Dewynck, Conservateur en Chef du musée Toulouse Lautrec, ce beau portrait du frère du duc, le vicomte Decazes, dans son costume de préfet. Sans cette Chronique, nous n’aurions jamais supposé que le musée dédié au peintre eût en ses réserves ce tableau… (photographie   DR, Musée Toulouse Lautrec, Albi, infographie JR)

 

            C’est donc une huile sur toile, 0,65 m par 0,45 m, représentant M. de Cazes. Au-delà de cette orthographe, finalement assez courante à l’époque, il s’agit bien de notre vicomte que la gravure présentée sur ce site montre en un âge beaucoup plus avancé. Son  costume officiel de préfet est  celui des préfets de la Restauration, les broderies autres que celles du col sont encore présentes. On peut s’attarder aussi sur quelques détails comme les boutons. Quelle est la date exacte de ce portrait de Ginain ? La première réponse est bien sûr que ce ne peut être qu’une copie d’un autre tableau. Ginain, né en 1818 ne peut avoir connu le vicomte dans cette tenue ! Il a donc certainement repris un autre portrait pour réaliser le sien. Un deuxième indice de datation est à relier aux décorations. Le vicomte Decazes a été promu officier de la Légion d’Honneur le 19 juillet 1820, le jour même de sa deuxième nomination de préfet et date de son  retour  dans le Tarn, après un court séjour en Bas Rhin. Il avait été nommé chevalier en 1818. Or sur ce tableau il ne porte pas cette distinction, ce que tout préfet en tenue officielle ferait : nous en déduisons donc que la date de représentation se situe entre 1815 et 1818. Joseph Decazes a donc entre 32 et 35 ans. Pour ce qui est de la date de réalisation de ce  tableau, mystère…pas avant 1840 sans doute.


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Joseph de Cazes (!) , par Ginain, musée Toulouse Lautrec Albi, infographie JR, 2011

           

        Rappelons que Joseph Decazes, ingénieur polytechnicien, ingénieur des Ponts et Chaussées avait commencé un parcours professionnel en Hollande. Nommé auditeur au conseil d’état en mars 1810, il sera sous les ordres d’un maître des requêtes, M. Wandenhoute, au service des ponts et chaussées en Hollande. On sait que  son frère Elie avait été secrétaire auprès du roi Louis de Hollande, frère de Napoléon Bonaparte. Les deux frères ont donc connu le plat pays. Le roi Louis  abdique en juillet 1810, entraînant le départ de son secrétaire Elie. Joseph Decazes démissionnera de sa position technique en 1811 pour  suivre une carrière administrative, sous-préfet, puis préfet, puis après la tourmente de 1830, député de l’Aveyron, puis du Tarn. Ses qualités intellectuelles s’accordent avec son apparence sur ce portrait de Ginain.

    Et si vos pas vous mènent vers ici, remerciez  celui qui fit ce don au musée, et saluez M. le Préfet du Tarn ; en son Hôtel des Intendants d’Albi, Joseph Decazes, qui a provisoirement quitté le musée, figure dans ses salons…

           

Intermède
Louis Hortense
  ◄ Louis Bonaparte, roi de Hollande et Hortense
(Wikipedia)



Les deux frères Decazes, Elie Decazes et Joseph de Cazes de l’Isle (curieusement les deux frères portent un patronyme différent qui sera inusité quelques années plus tard) ont dans leur jeunesse connu ce département français, lorsque Louis Bonaparte en fut roi, jusqu’en 1810. Elie y était pour son activité auprès de Louis, comme bibliothécaire particulier, à compter du 23 octobre 1807. Il devient quelques semaines plus tard secrétaire des commandements de la reine Hortense, le 21 novembre 1807. Les relations d’Elie avec Hortense ont d’ailleurs pu donner lieu à commentaires… Il fut aussi conseiller du Cabinet, en 1808, fonction assez floue.

Pour sa part, Joseph, ingénieur des ponts et chaussées, se consacre par exemple aux digues du royaume. Les archives départementales du Tarn conservent également des traces de ce travail.

L’inventaire des archives du Cabinet de Louis Bonaparte, roi de Hollande, articles AF IV (1806-1810) réalisé par S. de Dainville-Barbiche (Archives Nationales) en 1984 apporte quelques précisions sur ce séjour hollandais, et pour l’auteur, l’importance d’Elie dans l’organigramme du roi Louis ne doit pas être surestimée…Au départ de Louis en 1810, qui quitte la Hollande après son désaccord avec son empereur de frère, les frères Decazes se retrouvent à Paris.


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   L'intérêt constant de Joseph pour les forges de Decazeville  apparaît par exemple le 24 juillet 1843. Ce jour là, le duc de Montpensier, dernier enfant du roi Louis Philippe, visite les forges. C'est  à cette occasion que François Cabrol édifia son fameux arc de triomphe en rails...Monsieur et Madame Cabrol reçoivent donc, en compagnie de diverses personnalités, dont Joseph  Decazes, alors député d'Albi, et de monsieur Princetot, le neveu du duc Decazes. Le duc Decazes était retenu à Paris et absent.  ( Journal des débats, 28-07-1843, Gallica Bnf ).

    Nous avons évoqué plus haut la présence de Decazes lors de la première coulée le 25 décembre 1828. Il semble que le duc était même présent quelques jours auparavant, le 17 exactement, lors du chargement du haut fourneau ( voir Usines et Métallos, ASPIBD, tome 1). Nous avons retrouvé dans les pages du journal Le Constitutionnel l'écho ci-dessous. A défaut de donner une date précise, il confirme bien la présence de Elie Decazes en Aveyron en cette fin d'année 1828.

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    Il est souvent dit et écrit que le duc venait rarement dans ses forges ; il y a sans doute une nuance à apporter à ce propos, car personne n'a de toutes façons tenu la comptabilité de ces visites ; les carnets du duc ne sont pas accessibles... Voici un extrait de lettre : Elie Decazes écrit au peintre Gérard, baron de son état. On notera la date, 1831, l'optimisme du fondateur, avant les quelques années de crise qui vont suivre, et le lieu, Saliès . Elie est chez son frère, ancien préfet du Tarn.

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    Deuxième acte: l'implantation  Rouergate


    Le développement des mines de Mondalazac, à compter des années 1850, n'aurait pu se faire si Les Houillères et Fonderies de Decazeville n'avaient eu besoin du minerai. Ce besoin de minerai de fer est apparu dès le début du dix neuvième siècle, le 28 juin 1826 exactement.

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    C'est en effet ce jour là que Charles, par la grâce de Dieu, ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE,.....signe l'ordonnance de création de la Compagnie des Houillères et Fonderies de l'Aveyron. Cette ordonnance fait l'objet du n° 104 bis du bulletin des lois ( Bulletin des lois, 1827, Vol 5, n° 104 bis, Google ).

    L'ordonnance apporte des informations essentielles, par exemple les actionnaires du début.  Pas ceux que Elie Cabrol citera dans son Viaduc de l'Ady: ceux là sont ceux de la deuxième " version " de la compagnie, après augmentation de capital ; nous donnons ici les tous premiers, de la toute première compagnie, nom, prénom et qualité, dans l'ordre de l'ordonnance. L'adresse n'est pas donnée pour ne pas alourdir la liste.

Sa Seigneurie Elie duc Decazes et de Gluksbeirg, ministre d'état, pair de France, chevalier des ordres du roi, ancien ambassadeur de France en Angleterre ( 160)

M. Jean-George Humann, propriétaire, membre de la Chambre des députés ( 76)

M. le comte Antoine-Maurice-Apollinaire d'Argout, pair de France ( 20)

M. Nicolas -Auguste Baudelot, ancien agent de change ( 100)

M. Jacques Milleret, banquier ( 10)

M. Martin-Louis Goupy, banquier ( 30)

M. Adolphe-Pierre-François Cottier, banquier, agissant au nom de sa maison de commerce, connue sous la raison André et Cottier (50)

M. Michel-Frédéric Pillet-Will, banquier ( 50)

M. Pierre-François Paravey, banquier ( 15)

M. Joseph Moulard, propriétaire (10)

M. le comte Louis Beaupoil de Sainte-Aulaire  (10)

M. le comte Louis-Spiridion Frain de la Villegontier, pair de France ( 15)

M. le comte Henri-Charles  de Germiny, pair de France ( 20)

M. le marquis Charles-Louis Huguet de Sémonville, pair de France, grand référendaire de la Chambre des Pairs (10)

 
    Nous avons déjà rencontré plusieurs de ces 14 actionnaires dans l'histoire d'Elie Decazes.  Elie Cabrol dans sa liste  de 24,  (avez-vous fait le parallèle entre le prénom du fils de Elie Decazes, prénommé Louis, et le prénom du fils de François Cabrol, prénommé Elie, chacun rendant ainsi hommage à son protecteur et mentor...? ), fait état de François et Robert Cabrol, un frère,  actionnaires de la deuxième version de la société, quelques mois plus tard.

    L'objet de la société est d'après l'article 4 des statuts :  " la compagnie se propose de régulariser et perfectionner l'exploitation des houillères et mines, de faire construire et exploiter des hauts-fourneaux pour fondre les minerais de fer et fabriquer des pièces moulées en fonte, d'établir des forges et laminoirs, le tout d'après des procédés anglais, en employant les houilles et coaks pour combustibles. "

    Le caractère métallurgique est clairement mis en avant.

    Le capital de 1.800.000 francs est divisé en 600 actions de 3.000 francs chacune. Dans la liste des actionnaires nous avons donné (xxx) le nombre d'actions souscrites par chacun, ce qui souligne d'ailleurs l'ordre pour nous très énigmatique de cette liste , qui n'obéit pas à une logique évidente ! De plus, en faisant les comptes, le total de 600 n'est pas au rendez-vous..Il en manque 24 ... Le duc est l'actionnaire principal et  il fait de plus apport de concessions et établissements divers acquis par lui auparavant, ce qui lui donne droit au tiers des bénéfices, entre autres dispositions. Son apport direct est donc de 480.000 francs, non compris les apports en nature mentionnés plus loin.  52 articles constituent les statuts. En annexe, l'ordonnance royale donne la liste des propriétés, mines, Houillères et dépendances apportées en jouissance par le duc, liste en 19 points. On y trouve des mines, dont celle du Kaimar, des bois, des droits, des gisements, mais pas encore trace de la concession du causse comtal, qui ne viendra donc enrichir le patrimoine que plus tard, en 1828.

     qsdfqsdf   On peut " tenter " quelques calculs pour réaliser  ce que peut représenter l'investissement des actionnaires. Nous avons mis à contribution  le site de l'International  Institute of Social History, ( http://www.iisg.nl/hpw/data.php) pour trouver par exemple le prix du kg de pain en 1826 : 0,25 F/kg ( source : mercuriales d'Angoulème ). L'investissement du duc Decazes, pour le seul montant des actions, 480.000 francs 1826 équivaut à  1.920.000 kg de pain. Au prix du kg actuel ( source INSEE,) de 3,34  euros ( moyenne 2009), la conversion donne un chiffre de l'ordre de six millions d'euros investis.

        Un autre calcul est bien sûr possible. Exemple.  Le  salaire moyen d'un mineur à cette époque est de l'ordre de deux francs par jour. L'investissement équivaut  ainsi à 240.000 journées de travail d'un mineur. Si on estime actuellement à environ 50 euros le salaire journalier ( valeur minimale ) , les  240.000 journées deviennent  12 millions d'euros.  C'est différent, nous nous y attendions, aux six millions précédents. En retenant  donc un ordre de grandeur de 8 à 10 millions d'euros pour cet investissement, nous devons être proche de la réalité.

     L'importance de l'investissement est bien réelle, et il ne s'agit là que de l'achat des actions.


    Le cadre est en place, les fonds appelés, les hommes au travail. Et pour bien comprendre pourquoi Decazeville, pourquoi ici, il nous reste à rassembler les éléments du puzzle : que faut-il vraiment pour faire du fer ? Du minerai, c'est le cas ; des hauts fourneaux pour le faire fondre ? Ils vont être construits, la société s'engage sur deux hauts fourneaux à mettre en place à la Forézie, à Firmy ; du bois ? C'est plus discutable, mais des solutions existent ; de la houille pour fabriquer le coke qui servira dans les hauts fourneaux ? Elle est présente.



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Carte du réseau Midi, en traits rouges, en gare de  Bordeaux.  Rodez est au centre droit de l'image, et Decazeville entre Rodez et Figeac. Bordeaux est le "port " naturel des forges. ( réseau vers 1880 )



            Réunir une telle conjonction d'éléments dans le même lieu géographique est chose rare, et ce sera le cas ici dans le bassin dit houiller. Seule difficulté prévisible, les difficultés de navigation sur le Lot pour importer ce qui manquera ou exporter les produits des forges ; Decazes n'est pas sans savoir en 1826 que des fonds seront bientôt  consacrés ( enfin, c'est une promesse politique) à cette amélioration garantissant ainsi son entreprise. Il reste à trouver un directeur, et un vrai. Il lui faut réunir des qualités d'ingénieur, tout est à construire ou presque, et des qualités de métallurgiste, c'est un élément essentiel, l'avenir des chemins de fer s'annonce. Si de plus il pouvait parler anglais, ce serait mieux, car les techniques de forges anglaises  sont ...  anglaises, et l'appel est fait à du personnel anglais pour ces débuts.  Si sa connaissance du pays était réelle, les mineurs d'ici sont plutôt rudes,  alors il aurait sa place toute trouvée. Cet homme miracle, un pur rouergat, polytechnicien, métallurgiste, meneur d'hommes, ancien militaire, sera au rendez vous : c'est François Cabrol, ni trop jeune, ni trop âgé, très heureux de pouvoir développer son pays de naissance.  Son histoire nous est trop connue dans ces pages pour y revenir.  Decazes avait dit-on  rencontré Cabrol en 1821 à Londres, un pur hasard ? Mais qui est donc ce dit-on , souvent rapporté ?



Acte trois : la fabrication du fer, l'objectif initial de la Société



    La fabrication du fer va entraîner parallèlement  l'exploitation des minerais de fer du bassin. Insuffisants en quantité, François Cabrol va d'abord se tourner vers le causse Comtal, et ce sera le développement des mines, et chemins de fer miniers, par la même occasion. Cette histoire est à découvrir dans les autres pages. Par contre, nous voulons terminer ici sur un élément dont on ne prend pas suffisamment conscience : le fer, c'est d'abord une histoire de bois ! Sans bois, pas de fer !

    Le fer ?  une histoire de bois ? Vraiment ?

    Et oui ! le fer, c'est vraiment un problème de bois, au moins dans les premières années du dix neuvième siècle, bien que le bois soit encore présent dans les techniques sidérurgiques jusqu'en 1860, où 1/3 de la fonte est d'origine bois et non houille ( Wikipedia, source exacte ? ). Pour mieux comprendre cette importance du  bois, et donc des propriétaires ou industriels de la filière, quelques mots de technique sidérurgique ne seront pas inutiles.

    Fer, fonte, acier.

  gfhdfgh  Le schéma ( haut fourneau, Decazeville, 1842, in Levêque ) présente les principaux liens qui unissent l'ensemble des éléments. Pour résumer : le minerai de fer devient fonte dans les hauts fourneaux, et la fonte deviendra fer ou acier par la suite,  par des traitements appropriés qui vont lui retirer du carbone.

    La première étape consiste donc pour notre minerai, de Mondalazac par exemple, en une opération de grillage, qui aura pour effet d'enrichir le minerai en fer. Évidemment, dans les premiers temps, c'est le bois qui est à l'oeuvre, ou le charbon de bois, pour cette opération. Ce minerai grillé, enrichi,  va ensuite poursuivre son chemin dans les hauts fourneaux. Mélangé à de la castine, qui va faciliter le processus, et porté à de hautes températures, par combustion de charbon de bois, avant utilisation du charbon de terre, c'est à dire le coke, issu de la houille, ce qui fond est récupéré en bas du haut fourneau, ce sera la fonte. Le bois n'est pas utilisé directement dans le haut fourneau. Pour augmenter son pouvoir calorifique, il subit une opération préalable de transformation en charbon de bois. Il en sera de même plus tard pour la houille, transformée en coke.

    La fonte peut maintenant  être utilisée dans les applications. Ce mélange fer-carbone, avec plus de 3% de carbone, a cependant des inconvénients majeurs, bien connus en ce début de siècle : c'est un matériau cassant et qui ne peut, surtout , pas se laisser laminer. Pour ce faire, il faut réduire la proportion de carbone. Ce sera l'opération d'affinage dans les fours de puddlage, pour obtenir le fer puddlé, utilisable ensuite  en train de laminoir. Puddler en anglais, c'est brasser, en gaulois  : la fonte en fusion est brassée par les ouvriers en présence de scories. La teneur en carbone de la fonte va diminuer. C'est un travail pénible, délicat et  dangereux.  Pour sa part, l'acier est obtenu à partir de la fonte, par des procédés différents. Sa teneur en carbone varie de 1,5 à 3 %. Il peut évidemment se plier, s'étirer et se laminer.

    Les forges à l'anglaise, originaires bien sûr de l'autre côté de la Manche, sont essentiellement des usines où vont se rencontrer en ce début de siècle, des fours à puddler et des trains de laminoirs. Ces forges vont connaître en France un développement considérable entre 1816 et 1826. Et dans l'histoire de ce développement, Decazeville, qui n'existe pas encore, du moins sous ce nom , c'est Aubin, ne joue pas dans le peloton de tête des précurseurs, loin s'en faut. Ses atouts, on vient de le voir, sont pourtant bien présents : du minerai de fer reconnu et apparemment en quantité, à Aubin, à proximité, et à Mondalazac, de la houille, nécessaire pour le coke des  hauts fourneaux, et une rivière plus ou moins navigable pour évacuer les produits vers Bordeaux, le Lot, et pour amener les bois du Périgord.

       ncvbncvbnL'histoire métallurgique du futur bassin va se construire  après  l'exposition de 1819, tenue au Louvres, dans 41 salles.  Voulue par Louis XVIII, on peut penser que le  ministre secrétaire d'état au département de l'intérieur, le comte Decazes en est l'instigateur. La précédente exposition avait eu lieu en 1806. Dans les instructions du ministre on lit l'intérêt pour les activités économiques du pays, mais sans accent particulier, ce n'est pas le lieu, pour des activités minières et ou métallurgiques. La Description  des expositions des produits de l'industrie française, tome1, Paris, 1824 ( à découvrir sur le site du Cnam ) présente l'ensemble de ces pièces administratives préparatoires à l'exposition, ordonnances du roi et lettres de Decazes au roi et aux préfets. L'ouvrage qui se veut complet, est également l'occasion de présenter un traité fouillé de métallurgie, celle du fer notamment. La fonte à la houille,au coak,  une nouveauté, anglaise, est largement développée, mais nul mot, encore, sur l'Aveyron et ses richesses...

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    Monsieur Héron de Villefosse, Conseiller d' Etat, a remis en 1826  un rapport sur l'état actuel des Usines à fer de la France, rapport qui sera par la suite publié dans les Annales des Mines ( tome XIII, 1826 , Gallica Bnf). C'est un document copieux, 140 pages, qui présente l'immense intérêt de donner un état de l'ensemble de la filière en 1826. L'auteur était inspecteur divisionnaire au Corps royal des Mines, membre de l'Académie royale des Sciences, un vrai technicien de la chose. Le but de l'étude est en fait de donner des éléments permettant de se faire une idée de l'effet de la loi sur les Douanes de 1822 ; on en attendait une amélioration des produits, une baisse des prix, et une amélioration globale face à la concurrence, essentiellement anglaise.


    De nombreux tableaux témoignent de l'effort documentaire de l'auteur. C'est ainsi qu'en 1825, 45 départements sont concernés, mais non l'Aveyron,  pour 379 hauts-fourneaux. Parmi ceux ci, quatre ( 4 !) seulement utilisent la houille carbonisée, c'est à dire le coke ; les autres utilisent le bois. Dans la décade 1815-1825, à la faveur de la paix revenue, les besoins sont très largement non couverts par cette production, les importations de fonte compensent ce manque. A cette époque, au moins pour les cinq premières années, Monsieur  Decazes, de part ses responsabilités politiques doit parfaitement entrevoir la situation et ses besoins. C'est dans un tableau  supplémentaire, présentant les nouvelles entreprises de hauts-fourneaux, que l'on peut lire, à la toute dernière ligne du tableau :

"Aubin, Cie des Houillères et Fonderies de l'Aveyron, houille carbonisée, ". Les indications du tableau précisent la provenance de la houille : Aubin, Firmy, Cransac, etc, et celle du minerai de fer : Pruines, Veuzac, Lugan, etc. Une remarque précise que la compagnie, créée en 1825, se propose de construire 2 hauts-fourneaux, et accessoirement 6 autres.

    C'est donc le tout début de ce qui deviendra le Bassin, sous entendu, et faussement,  houiller, tout au moins pour ces débuts qui se veulent avant tout métallurgiques. Aubin, c'est à dire le futur Decazeville, va donc naître, et dans la bonne série des hauts fourneaux à la houille carbonisée; ils sont quinze de prévus,  mais des hauts fourneaux au bois sont encore en construction : 14. Pas de grosse différence en nombre, mais énorme en tonnes de fonte produite, les " houille " ayant une production quatre fois plus importante que les " bois ". De plus, pour la fabrication du " fer ", les déchets des fontes à la houille sont plus faibles ; le duc Decazes de 1825 avait donc vu juste dans son entreprise de forges à l'anglaise. Un bon choix !  Une telle forge peut donc se définir par la présence simultanée sur un site de hauts fourneaux à la houille et de trains de laminoirs. En 1825, c'était chose courante en Angleterre...Ce sera le cas, enfin pourrait-on dire, ici à Aubin, c'est à dire le futur Decazeville. Arrivée tardive donc dans le paysage industriel français, mais avec des moyens importants.

    La dynamique était enclenchée, et l'augmentation du nombre de forges, l'investissement est moindre que pour des mines, va nécessiter un accroissement considérable des besoins en fonte....ce qui va entraîner un accroissement tout aussi important des productions de fonte par les hauts fourneaux ...au bois. La conséquence est assez prévisible : en 1825, la demande en fers entraîne une augmentation très forte du prix de ce matériau, et donc les prix du minerai et du bois s'envolent...La sécheresse de l'année 1825 se concrétise par le manque d'eau, et donc une nouvelle augmentation des fers, par diminution de l'offre. La loi Douanes de 1822, protégeant en partie les fabricants de fer, a provoqué deux  révolutions : l'augmentation du nombre des  forges à la houille, et l'augmentation du prix des fers. Parallèlement les forges au bois se sont trouvées relativement protégées d'une ruine trop rapide. Le quart du produit des coupes de bois de toute la France, le quart donc du revenu net de ce genre de propriétés, est issu de l'activité des usines à fer en 1825. On comprend un peu mieux la volonté de ces producteurs à maintenir des prix de fer, donc de bois,  élevés...et l'opposition des consommateurs de fer, trouvant l'addition un peu forte ! Et dans les intérêts croisés des propriétaires de bois, des propriétaires d'usines à fer, des capitalistes, et des entrepreneurs ou maîtres des forges, ce sont les propriétaires de forêts, souligne le rapporteur qui tirent le plus de bénéfices des prix élevés du fer...sans que leur investissement soit par trop considérable !

    La solution proposée pour diminuer le prix du fer est donc d'augmenter la production de fonte par houille carbonisée, le coke, vu le prix excessif atteint par le bois, et donc la fonte au bois. Cela implique une politique coordonnée sur les moyens de transport, les canaux et rivières, pour favoriser les échanges de minerais et de houille. En admettant ceci fait, c'est tout naturellement ou presque que le rapporteur envisage enfin  la baisse des prix du bois, qui serait moins demandé par les maîtres des forges...

    Une autre solution est envisageable: la réduction des droits d'entrée établis par la loi de 1822 des Douanes. " Alors la France serait à la merci du commerce étranger, et pour quel objet ? Pour le fer, premier besoin de l'agriculture et de l'industrie, premier gage de la victoire et de la paix ", lit-on dans le rapport. Pour favoriser donc la fonte à la houille, il faut résoudre de nombreux problèmes : celui du prix de transport et  celui du transport de la castine nécessaire sont bien présents. De plus il faudrait pouvoir trouver en France des sites d'extraction de houille favorables, en termes de coût de production et de transport. Les travaux d'amélioration de la navigation du Lot, favorisant les parcours vers Bordeaux, port naturel pour Decazeville, vont s'inscrire dans cette perspective. En 1834, mettant à profit son retrait provisoire des affaires , François Cabrol va publier, chose rare pour lui,  un livret d'une soixantaine de pages,  Du tarif à l'entrée en France des fontes et des fers, Paris, Crapelet, pour bien marquer son opposition, qui sera constante,  à toute réduction des droits.

   

    Cet éclairage économique ne serait pas complet sans préciser que le duc  Decazes, en bon gestionnaire, sera membre en 1833 du très influent Conseil Général des Manufactures, composé en grande partie de maîtres des forges. Fin 1833, une ( très timide ) réduction des droits intervient. Il fallait bien faire un geste ! Un sacrifice très symbolique de la part de la coalition maîtres des forges et propriétaires des bois. Le duc Decazes a été le rapporteur général des débats, en sa qualité de président du conseil d'agriculture - il n'a pas seulement vécu dans la sidérurgie ! - , une des formations du Conseil Général des Manufactures. Il va se féliciter de cet accord qui en réalité ne changera rien aux prix. Les intérêts des maîtres et propriétaires sont, il faut en prendre conscience, également ceux du roi et de sa famille, propriétaires  de plusieurs centaines de milliers d'hectares de bois ( 240.000 ha en 1833 ), étangs, lacs....Un prix du bois fort, provoquant un prix  du fer fort,  est donc absolument essentiel. Le discours précise même que c'est dans l'intérêt des très nombreux ouvriers occupés dans ces usines...

    Ce sont là quelques uns des éléments économiques qui vont favoriser le démarrage des activités de Decazeville. Le tableau est presque complet, le cadre est précisé,  place maintenant aux acteurs, aux mineurs, chevaux, locomotives et wagons. L'histoire va devenir plus technique, et, dans ses débuts,  plus difficile à maîtriser : l'action forges de  Decazeville perd 50% de sa valeur en 1833... et François Cabrol se retire provisoirement...Il reviendra, heureusement !

     
Car  les quinze premières années de la  Société vont être difficiles : les actionnaires seront constamment priés de croire en l'avenir et ses promesses d'eldorado. Ce n'est qu'en 1846 que le duc, président de son Conseil, pourra, enfin, annoncer une bonne nouvelle : la Société est  bénéficiaire. François Cabrol, mis en avant  ce jour là par le duc,  le méritait bien : ceci, dit-il,  c'est " grâce à l'intelligence du directeur, M. Cabrol, l'un de nos premiers ingénieurs ".

   
Ce 19 mai 1846, dans les salons de M. Lemardelay, la séance annuelle de la Société a dû avoir un cachet particulier. Il y a alors 215 actionnaires, et le capital est de 7.200.000 francs depuis 1832.  Le duc souligne qu'en 1826, la ville n'avait pas d'habitants :  elle est en 1846 la deuxième ville du département de l'Aveyron, avec 5 000 âmes, dont 3 000 travaillent aux forges.  Le Journal des chemins de fer du  samedi 23 mai 1846 donne également les précisions, importantes pour les 215, sur l'état des finances : l'action  initiale de 3 000 francs, qui n'a pas produit d'intérêts durant  quinze ans, se trouve portée  à 5 625 francs, et le dividende est fixé pour 1845 à 360 francs : un petit 7% qui a dû être apprécié comme il se doit. En cette année 1845, 15.000 tonnes de fer sortent des forges, dont 13.000 en rails. La seule ombre au tableau est la canalisation du Lot, promise, mais toujours ajournée. Il y aura bientôt  dix hauts-fourneaux sur le site.
   
Pas d'intérêts durant quinze ans ? Est-ce vraiment le cas ? Nous avons pu retrouver des écrits de François Cabrol qui peuvent contredire cette déclaration du Journal. On pourra lire cette discussion   dans le chapitre 6 du site.

 
    Dans quelques années, après les multiples voies ferrées, près de 70 km,  mises en place de Firmi à Decazeville, les besoins accrus en minerai seront l'occasion de développer la concession de Mondalazac Solsac, de créer la voie ferrée d'une vingtaine de kilomètres jusqu'à Marcillac, et ses ouvrages d'art. Une  autre histoire va s'écrire, celle que vous pouvez découvrir, si ce n'est fait, dans les autres pages.



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duc Elie Decazes

        Avant de tourner cette page,  quelques lignes sur  la disparition du duc Elie Decazes, le 24 octobre 1860. Le Figaro du 28 octobre 1860, à la fin de la  nécrologie rappelle les circonstances, accidentelles,  de ce décès. Les journaux comme La Presse ou le Journal des débats vont bien sûr rappeler les principaux faits historiques auxquels le duc a lié son nom.  Dans un long article signé, le Journal des débats  souligne le 23 novembre 1860  que " rappeler tous les actes utiles de ce ministère, ce serait écrire les pages les plus honorables de l'histoire de la Restauration...".

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    Une dernière interrogation, à propos du duc Elie: pourquoi faut-il, au mépris de toute vérité historique, que  l'on mentionne habituellement  " 1860 Decazeville  ", comme  lieu de son décès, ou " Decazeville ou Paris", avec un peu plus de prudence ?  C'est bien Paris, après l'accident de Tours. Il est inhumé à Bonzac , près de  la ville de Libourne en Gironde , ville historique de Decazes...

    Le Journal de l'Aveyron se fera l'écho de la disparition du duc Decazes, à deux reprises. Le 31 octobre 1860, un  bref paragraphe informe de cette disparition, sans détails aucuns. L'orthographe incorrecte  de Cazes sera rectifiée  le 7 novembre  avec  le rapport de la cérémonie tenue à Decazeville.

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   C'est une véritable énigme ! L'Echo des Mines et de la Métallurgie, dans son numéro du 10 septembre 1929 relate les cérémonies  du Centenaire des mines et usines qui eurent lieu à Decazeville. Un article sur quatre pages évoque les discours tenus. Monsieur Ramadier, député-maire de la ville avait pris l'initiative de ces cérémonies. Nous retenons ceci du discours de M. Guillemot, directeur des Mines et Usines, lors de la pose de la plaque commémorative sur le piédestal de la statue du duc Decazes : " ...S'il a pu ainsi donner son nom à la commune, le duc Decazes lui donna aussi son coeur : c'est ici qu'il voulut passer ses dernières années, c'est ici qu'en 1860 il mourut."  

   
Les origines du duc ? Quelques lignes plus haut, l'auteur de l'article rappelait que le duc Decazes,  " originaire de la région et connaissant par conséquent les ressources  minières de cette contrée, (il) parvint, après de grands efforts et avec la collaboration de François Cabrol à faire surgir dans la vallée un centre houiller et métallurgique....".


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     L'Illustration, Journal Universel du 3 novembre 1860 met à la une un portrait du duc pour évoquer sa récente disparition. Une place d'honneur ! Mais les 26 petites lignes en page deux qui présentent plus que brièvement le duc Decazes aux générations qui n'ont pas connu 1815 ne sont qu'un avis sans relief, l'essentiel, et encore....Il n'y a par exemple aucune mention des activités industrielles de Decazeville...Le portrait présente joliment l'homme politique, qu'il n'était plus, et contraste assez curieusement avec les 26 lignes suivantes.

◄▼ L'Illustration, Journal Universel
(► www.lillustration.com)

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Le Monde Illustré, concurrent direct de l'Illustration publiera pour sa part, le 3 novembre 1860 également, ce portrait. Toujours à la une, comme l'Illustration, mais âge plus avancé, et moins de décorations...La notice, 62 lignes, est ici nettement plus informative que la précédente...
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d'argent aux trois têtes de corbeau arrachées de sable
    
Sur l'écu, les corbeaux, symbole de longévité, et juste au dessus, la couronne ducale ( de France ) ; le tout déposé dans le manteau de pourpre doublé d'hermine des grands dignitaires, surmonté de la couronne et du bonnet.

    Après son mariage en 1818, comte, pair  et non encore duc ( de France ...) , les armoiries étaient différentes : la couronne de comte, et deux écus, trois corbeaux de la famille Decazes à gauche , et trois couples Sainte-Aulaire à droite. Ces couples, terme de vènerie, liaient les chiens deux par deux, avant la chasse elle même. 
Il est parfois indiqué, à tort, que ce sont des épis. La symbolique du corbeau peut pour sa part renvoyer à la longévité ou témoigne d'une présence religieuse dans la famille : un Pierre de Cazes, né en 1280, était Général des Carmes et Patriarche de Jérusalem ....
    Ce dessin figure au bas d'un portrait du comte de Cazes ( sic ! ) gravé par Paul Toschi d'après un tableau de F. Gérard. Deux animaux, étrangement disparus plus tard, portent le tout, conformément à la tradition : un lion  à gauche, et un griffon, mi-aigle, mi-lion,  à droite. Le portrait du comte est celui présenté - avec la seule précision Gérard -  dans le document de H. Auschitzky et mentionné en page des liens accessible depuis la page d'accueil.



armoirie

    Les approximations historiques, pour ne pas écrire erreurs, sur quelques épisodes de la vie du duc Decazes perdurent en 2011.  Elles trouvent peut-être leur origine dans le Larousse de 1922 ?  La consultation du prestigieux dictionnaire  montre cependant que l'erreur sur le lieu du décès du duc n'était pas faite dans les éditions de la fin du 19 ème siècle...éditions qui ne mentionnent pas le lieu, comme l'édition de Pierre Larousse du Grand Dictionnaire Universel, tome 6, 1870, qui se contente de mentionner "m. en 1860". Le Larousse est beaucoup lu et repris :  on retrouvera donc l'erreur à de multiples occasions...

    wikipedia larousse

    L'erreur géographique sur le lieu du décès du duc est une constante dans les publications. Voici une copie d'écran particulièrement amusante. Le magazine en question, dont la renommée n'est plus à faire, publie en 2006 un numéro spécial, l'histoire de France pour les nuls. Dans l'article intitulé le retour des rois, le lecteur apprendra donc ceci, et restera sans doute encore un peu nul, ce qui est fort désagréable !

historia

encyclopedie

La Grande Encyclopédie, avec ses 31 volumes est une référence. Le tome 13, paru en 1891, présente, page 1050, sous la signature d'un Inspecteur général de l'Instruction Publique,  un article Decazes. Comme attendu (!), celui-ci décède le 24 octobre 1860, ce qui est exact, mais à Decazeville, ce qui l'est beaucoup moins...




larousse
Le Dictionnaire de l'Histoire de France souligne que le projet politique du duc est mésestimé. Pour sa biographie, il y a également un certain travail à réaliser...L'édition 2006 du dictionnaire n'est pas à l'abri de l'erreur !

Enfin, mais la liste des perles n'est évidemment pas complète, voici la référence : le dictionnaire qui sème à tout vent, n'est pas à l'abri d'une approximation, et même de deux ! (site en date du 17 mai 2015)

larousse


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            Cette page de notre site était donc consacrée au duc Decazes, pour essayer de comprendre l’itinéraire qui le fit s’intéresser au Rouergue minier de 1820. Son frère Joseph, nous l’avons vu,  a joué un rôle important dans cette découverte. Il se trouve qu’il y avait également un autre frère, de François Cabrol cette fois, qui a bien pu jouer également un rôle important.

           Robert était son prénom, ou alors Pierre, ou alors comme il est quelquefois écrit Pierre Robert. On peut compléter par Barthélémy pour ce frère né en 1791, deux ans avant François Gracchus. Les parents Jean Cabrol et Jeanne Albene vendaient du drap place du Bourg à Rodez, place emblématique pour les ruthénois : c’est là que se dressait la guillotine. Jean Cabrol ne fut pas étranger à son usage, mais ceci est une toute autre histoire que la nôtre… Si vous inversez Pierre Robert, vous devriez d’ailleurs deviner une certaine parenté avec un révolutionnaire bien connu…dont la carrière va s’interrompre disons brutalement en 1794.

 Robert ( Pierre )  Cabrol a par contre fait une belle carrière. Ingénieur polytechnicien, promotion 1809, il a donc connu sur les bancs de l’X son frère François, qui était pour lui un « bizuth » ; François appartenait à la promotion suivante de 1810, qui n’était d’ailleurs pas la première de Polytechnique, comme il est quelquefois écrit par erreur. François sera admis, on le sait, dans le service de l’artillerie en 1812 pour une carrière militaire en demi-teinte avant de quitter l’uniforme pour les combats industriels et sa réussite incontestable aux Forges de Decazeville. Son frère Robert sera pour sa part ingénieur des Ponts et Chaussées à dater du 20 novembre 1811. Il sera en fonction dans le Département du Tarn de 1826 à 1835 et n’a pas pu ne pas évoquer avec Joseph Decazes, alors préfet, le frère d’Elie, un futur développement des forges du bassin d’Aubin. Ce grand frère a-t-il  poussé son cadet François vers Decazes et donc le futur Decazeville ? C’est bien probable. Il était parfaitement convaincu de l’avenir des forges. On le retrouve en effet comme actionnaire pour quatre actions ( 10 pour François ) lors de la première augmentation de capital en 1829 de la Société des Houillères et Fonderies de l’Aveyron, un doublement du capital par création de 600 actions de 3.000 francs. Il est amusant de constater que dans l’acte publié  dans le Bulletin des Lois du Royaume de France ( 8 ème série, règne de Charles X, tome onzième, bulletin 301 bis) il apparaît comme Pierre-Robert Cabrol, ingénieur des ponts et chaussées demeurant à Alby, Tarn et plus loin comme M. Robert Cabrol dans la liste détaillée des souscripteurs. Ce frère poursuivra sa carrière au service des ponts et sera plus tard ingénieur en chef directeur ( 1 classe )  à Nantes où son action est bien  attestée.

Elie et Joseph Decazes d’une part, François et Robert Cabrol d’autre part : l’épopée de Decazeville est vraiment une affaire de familles !


premier cercle

            Le Premier Cercle de 1826 : les premiers actionnaires de Decazeville

           

Une analyse  détaillée des statuts de la toute première Société, dite Compagnie des Houillères et Fonderies  de l’Aveyron ,  et de ses fondateurs apporte quelques lumières sur la part relative des uns et des autres, dont celle du duc Decazes évidemment. Les parcours publics et privés de ces fondateurs ne sont pas quelconques. Les  statuts de la Compagnie ont été publiés dans le  Bulletin des Lois, 1827, n° 104 bis, p.234 et suivantes  de la version pdf de Gallica BnF.

  Question préliminaire : que représente en 1826 le prix de l’action, soit 3.000 francs ?

Une réponse : à peu de choses près, en 1826, c’est 50 ans d’abonnement à un journal comme Le Figaro, qui vient de naître,  ou le Journal des débats. …En 2010, cela représenterait donc une somme de l’ordre de 15.000 €…C’est aussi en 1826, lorsque le kg de pain blanc est à 0,30 franc, l’équivalent de 10 tonnes de pain. En 2010, pour un prix de 3,34 € le kg, l’action représenterait un coût de 33.000 €.

Si les lignes suivantes concernent exclusivement les quatorze fondateurs de cette compagnie, il ne faut pas ignorer dans ce premier cercle, la présence toute virtuelle, mais décisive de trois personnalités, Joseph Decazes, frère du duc, et des  frères François et Robert Cabrol, tous trois polytechniciens de formation. Nous avons par ailleurs dans les pages du site, rappelé leur rôle essentiel. Précisons seulement  que  les frères Cabrol apparaîtront dans l’augmentation de capital  en 1829. En 1832, il y aura enfin un élargissement plus conséquent de ce premier cercle des actionnaires, et l’entrée par exemple dans le capital d’autres banquiers. Le rôle de ces trois personnes ne sera pas rappelé ici.

    Le Bulletin des Lois 104 bis (juin 1826) présente donc les 14 premiers actionnaires (en fait il seront 15 pour ces 600 actions).  Le Bulletin 301 bis de 1829 informe de la première augmentation de capital,600 actions et les 15 deviennent 28. En mai 1832, Bulletin des Lois n° 018,  nouvelle et dernière augmentation, avec 600 nouvelles actions ; le total sera donc de 1800, pour un capital de 5.400.000 auquel on doit ajouter 1.800.000 d'apport du duc avec la remise en pleine propriété à la société de ses concessions et autres actifs, contre remise d'actions spéciales. 53 actionnaires apparaisent en 1832, dont Joseph Decazes, les Cibiel...François Cabrol était actionnaire en 1829. Ses frères Robert et Auguste seront également présents dans ce capital. Dans son ouvrage Le viaduc de l'Ady, Elie Cabrol, fils de François, cite les premiers actionnaires, mais en oublie certains, et commet quelques erreurs dans les dates de présence...

actionnaire 1
actionnaire 2

            Est-ce un rappel inconscient de l’action politique du duc entre 1815 et 1820, constamment contraint à un équilibre difficile entre progressistes et conservateurs ?  Au niveau des membres fondateurs, on trouve en effet un groupe de banquiers et un groupe de notabilités, dans un équilibre parfait  : sept « notables » et sept banquiers, si nous mettons Monsieur Moulard,  nommé comme propriétaire, dans cette catégorie de notables, aucune information n’ayant été retrouvée sur cette personne … Monsieur Baudelot apparaît comme ancien agent de change, et non comme explicitement banquier. Monsieur Paravey, suite au dépôt de bilan de sa banque, se suicidera en 1828. Quelques-uns uns de ces actionnaires, de part leur exposition publique, ont fait la joie des caricaturistes et dessinateurs divers. Quelques-uns uns de ces portraits et croquis apparaissent ici.

  invitation          Parmi ces quatorze fondateurs, la profession de banquier est parfaitement explicite sur les raisons d’être présent, en ce début d’industrialisation du dix neuvième siècle Mais il n’y a que deux banques présentes en tant que telles. Les positions de pair et ou de préfet expliquent également les liens avec le duc, soit lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, soit en sa qualité de pair, Grand Référendaire. Nous avons donc treize bonnes raisons de rencontrer ces fondateurs. Treize, et non quatorze ! En effet, le cas de Monsieur Joseph Moulard est une énigme, pour nous. Que pouvait donc faire ce propriétaire, et quels étaient ses liens avec le duc ? Qui était-il ? Nous avons trouvé la trace d’un Joseph Moulard, commissaire général de la Monnaie en 1831, et celle d’un homonyme ou le même, intendant du roi de Wesphalie en 1813…

            La moyenne d’âge, calculée sur  neuf fondateurs  parfaitement identifiés, est d’un peu plus de 49 ans en 1826, date de la création de la société. Certains de ces banquiers sont connus pour leurs activités en faveurs de classes moins favorisées par la fortune.

            Six des notables sont pairs. Il y a  quatre comtes, un marquis, et un duc. Ils furent respectivement nommés pairs ( Almanach royal et national pour l’année 1838 ) :

            -marquis de Sémonville, Grand Référendaire Hon., le  4 juin 1814

            -comte d’Argout, le 5 mars 1819

            -comte de Germiny, le 5 mars 1819

            -comte de la Villegontier, le  5 mars 1819

            -comte de Sainte-Aulaire, le  5 mars 1819 ( orthographe respectée )

            -duc Decazes, Grand Référendaire, le 31 janvier 1818

            Plusieurs sont plus particulièrement liés au duc Decazes, étant devenus pairs par son appui, dans  la fournée ( les fameux 62 )  du 5 mars 1819, ou préfets, lorsque le duc était ministre de l’Intérieur. Il y a aussi le lien familial : la duchesse Decazes était née Saint-Aulaire. Par ailleurs une fille, Marie Louise, de Monsieur Humann, futur ministre des finances, épousera un fils,  Charles Gabriel,  de Henri Charles Lebègue, comte de Germiny. Il n’y a pas que les intérêts qui se croisent ! Sur ce dernier comte, certaines sources évoquent comme partenaire dans la création de la société du duc Decazes, Charles Gabriel Lebègue de Germiny, gendre de M. Humann,  et non  Henri Charles de Germiny son père. Il nous semble qu’il y a là une erreur,  les statuts, ceux signés devant notaires, mentionnant  bien Henri Charles….

       bulletin104

                                  

         On mentionnera également, que les liens professionnels et familiaux se croisent dans un quasi inextricable nœud bancaire : M. Humann, futur Ministre des finances aura à son cabinet  Charles Gabriel de Germiny. Ce dernier rédigera le décret nommant le comte d’Argout gouverneur de la Banque de France en 1834. On retrouvera dans les histoires de la Banque de France, du Crédit Foncier et de la Caisse d’Epargne les patronymes de Humann, Germiny, Argout, Pillet-Will…Le comte d’Argout, qui  fera l’éloge funèbre du ministre Humann en 1842, a lui-même été ministre dans quatre portefeuilles différents au cours de la décennie 1830-1840. Le comte de Germiny fils, Charles Gabriel sera à son tour ministre des finances en 1851…et fera l’éloge funèbre du comte Pillet-Will en février 1860.


 Les compétences de certains sont  remarquablement en adéquation avec les  visées industrielles du duc : Louis Spiridion Frain de la Villegontier est ingénieur polytechnicien, X 1794, et du corps des mines, alors que Louis Beaupoil de Saint Aulaire, polytechnicien également de cette première promotion, 1794, est du corps des Ponts et Chaussées.

 Le duc Decazes remplacera  plus tard Charles de Sémonville comme Grand Référendaire, pratiquement Président, de la chambre des pairs au palais du Luxembourg. Certains de ces investisseurs ont laissé une trace durable dans l’histoire. Monsieur Humann, qui fut  plusieurs fois ministre des finances, avait pris des participations financières dans les mines d’Audincourt en 1824, dans les Salines de l’Est en 1825. Il fut le premier Président de la Compagnie de Decazeville, présidence qui n’échut  donc pas au duc Decazes… L’Aveyron connaîtra également Monsieur Humann comme député en 1828 à Villefranche de Rouergue.

decazes dunki




duc Decazes, par Dunki

     Le Comité d’Administration de la société était constitué, suivant l’article 18,  du duc Decazes, de MM. Humann, Président, Dominique André, Pillet-Will, Baudelot, Goupy, Milleret, Paravey. Il y avait deux suppléants, MM. Moulard et d’Argout. On retrouve à ce Comité les six premiers actionnaires ( en nombre d’actions ). M. Paravey est au neuvième rang, et M. Milleret au dernier et quatorzième…Seules deux banques en tant que telles sont présentes : André et Cottier, et P.F. Paravey. Tous les autres sont présents au capital à titre personnel. Cette disparité montre peut-être la difficulté, évoquée par certains, du duc Decazes pour construire,  "mendiant " ,  son capital. La totalité des actions n’était d’ailleurs  pas souscrite à  la date de création, 576 sur 600.

            Le cercle restreint des six pairs montre, on s’en doute,  une remarquable unité de pensée. C’est ainsi que la  Biographie pittoresque des pairs de France, Eugène-François Garay de Monglave, Paris, 1826 ( Google books ) décrit le duc Decazes et ceux qui l’entourent ( extraits ) :

Comte d’Argout : "….il vote avec les défenseurs de nos libertés ".

Duc Decazes : "..on a bien des reproches à lui faire, mais il parait aujourd’hui s’être rallié franchement aux amis d’une sage indépendance ".

Comte de Lavillegontier : "…C’est un ancien camarade de M. Decazes à l’école polytechnique ".

Comte de Germiny :  ( ancien )  " …député à la chambre introuvable…… C’est un brave homme qui ne vend pas davantage sa conscience à la chambre des pairs ".

Marquis de Semonville : " …Il reprit, à la seconde restauration, les fonctions de pair et celles de grand référendaire… ".

Comte de Saint Aulaire : " …Il comprend la liberté et il sait la défendre ".

 humann daumier

Humann, par Daumier.

humann

Ci-dessous,  Humann, par Gabriel Christophe Guérin,

( avec autorisation du  Musée historique de Strasbourg, photographie Mathieu Bertola )

        Le portrait ci-dessous se retrouve également sous la forme d'une photographie dans Biographies alsaciennes, série 2, par Antoine Meyer. Ce photographe de Colmar, né en 1845 et qui n'a pas connu le ministre présente  en 1884 une photographie du tableau, mais légèrement retouchée ( pourquoi donc ? ) sur des détails vestimentaires, boutons ou veste.  Monsieur Humann figure évidemment  dans la même pose, debout, bras croisés, en pantalon blanc et épée au coté. Précisons enfin que Monsieur Humann fut un temps, suite à une infidélité un peu forcée à l'Alsace, député de l'Aveyron.

humann par guérin


Les appréciations précédentes  sont toutes de l’année même de la création de la Compagnie. On aura compris que le comte de Lavillegontier est aussi le comte de la Villegontier, et que l’évocation de Decazes concerne le frère,  Joseph, qui fut par exemple préfet du Tarn, et était bien ingénieur polytechnicien de la première promotion, 1794. Ces citations ne doivent pas être prises trop au sérieux : à cette époque l’objectivité n’est pas de mise, et on aurait pu trouver des portraits beaucoup plus critiques…

Les investisseurs privés, non banquiers, c'est-à-dire les six pairs, menaient une activité politique reconnue à la chambre, et n’y faisaient pas que de la figuration. Leur activité apparaît, par exemple, dans le comité des pétitions. Ce comité est constitué de six membres, élus dans les bureaux par les pairs. On peut donc penser que les élus au comité sont plus ou moins, et plutôt plus que moins, élus en regard de leurs compétences et activités. Tous les fondateurs de Decazeville, sans exception,  furent membres du comité : par exemple, le comte de La Villegontier, aux sessions de 1825 et 1828, le duc Decazes et le comte d’Argout en 1830, le comte de Saint Aulaire et le comte d’Argout en août 1830, le duc Decazes en 1831 et 1833, le comte de Germiny en 1835 et 1837, les comte de Germiny et M. Humann en 1838…  ( Archives nationales, Chambre des Pairs, registre du comité des pétitions, 1814-1848, J. Mady, 2002 ).

                        Le groupe des notables entourant le duc est donc constitué de personnes impliquées fortement dans la société de ce premier quart du dix neuvième siècle. Leur situation en 1826 est pratiquement définitive, et ils ne recherchent sans doute pas absolument un profit, semblant être là plus par sympathie pour le duc que par intérêt spéculatif.

actions 1826
Le premier cercle : actions souscrites en 1826 ( en 1829 )  (+ actions spéciales )

Une parenthèse arithmétique

            Le nombre total des actions souscrites étant de 576- pourquoi donc la totalité des 600 premières actions prévues n’était-elle pas dès le départ placée ?? - le total souscrit par les banquiers est de 265,  46%, et les notables se partagent 311 actions, 54 % du total : un hasard  dans cette répartition ? Sans doute pas. L’attribution des 24 actions restantes au pool des banquiers ne changerait rien à la conclusion.

            L’article 3 des statuts  donne au duc Decazes 33% des bénéfices de la société, contrepartie des " avantages "  apportés. L’article 11  permet la création et attribution de 300 actions spéciales au duc. L’article 18 règle le fonctionnement du Comité d’Administration : sept membres, chacun a droit à une voix, quel que soit le nombre d’actions possédées, et 3 suppléants. Le duc siège au Comité, et s’il n’en fait pas partie a droit à participer avec voix consultative ( art 18 ). L’article 36 précise le fonctionnement des Assemblées Générales : 3 actions donnent droit à une voix, avec un maximum de 20 voix par actionnaire.

            Ceci précisé, nous vous proposons un peu d’arithmétique, économique, financière et électorale.

 Le duc Decazes est l’actionnaire principal : 160 actions souscrites, soit un déboursé de 480.000 francs. En faisant l’hypothèse que les 300 actions spéciales représentent réellement la valeur de son apport, on peut donc estimer à 300*3000 francs, soit 900.000 francs cet apport en nature, d’où un  investissement total du duc en 1826 de 1.380.000 francs. Monsieur Baudelot vient ensuite, pour 300.000 francs, puis Monsieur Humann, 228.000 francs, présenté semble-t-il donc à tort quelquefois comme second actionnaire…Il est en effet le second de la liste sur le texte du Bulletin des lois, mais non le second actionnaire. Le total banquier est de 795.000 francs ( 30   %) et le total des autres notables investisseurs sera de 1.833.000 francs, soit 70% du total de la société du futur Decazeville en 1826, actions souscrites et apports en nature. On peut donc  noter que la mise sur rails de la Société est essentiellement le fait de notables, et non de banquiers. Ces derniers étaient-t-ils frileux sur des investissements industriels, ou est-ce la volonté de Elie Decazes de ne pas se mettre trop à la merci du secteur de la banque ?

 Sur ce montant global, 2.628.000 francs,  la part amenée donc  par le duc Decazes, 1.380.000 francs, représente un peu plus de 52 % du total, très très  loin devant Monsieur Baudelot, 11,4 % ou Humann, 8,6 %.  On retiendra également que les banquiers ( avec  30,25 % ) ne sont pas, et de loin,  majoritaires dans ce capital. L’importance relative du duc montre bien que cette création est avant tout le fait d’un homme, et non d’un groupe d’investisseurs. La part des deux banques ( Cottier et Paravey ) ressort à 65 actions seulement, soit en valeur 7,5 % seulement du capital. Decazeville est donc  en 1826 une affaire privée.

            Si Elie Decazes apparaît donc comme le personnage central, avec ses 52 % de capital,  l’application de l’article 36 sur le plafond des voix en Assemblée Générale, amène une constatation curieuse. Les 300+160 = 460  actions du duc  valent  460/3 voix, soit 153, et donc 20 par application du dit article 36 et de son critère de plafonnement. Lequel plafond est également applicable aux actions de MM. Baudelot et Humann, qui se retrouvent avec 20 voix  chacun en Assemblée Générale, tout comme le  duc Decazes. Ce calcul d’arithmétique financière et électorale  porterait alors à constater, qu’en Assemblée Générale, type 1826,  et seulement en AG, Elie Decazes aurait 14,29 % des voix, MM. Baudelot et Humann , idem, etc…. La part en voix du groupe des banquiers atteint de ce  fait 54 % contre 46 % au noyau des  investisseurs notables privés. Il y a là une contradiction avec leur position minoritaire dans le capital… Heureusement que les articles 3  ( 33 % des bénéfices ) et 18, par exemple, étaient là pour sauvegarder les intérêts du duc !  Etre pour 52 % dans le capital, et n’avoir droit  en AG qu’à 14 % des voix intrigue….Ou alors c’est que les AG, convoquées au 1 er avril de chaque année, ne représentaient pas un rouage capital dans l’administration de la Société…On notera aussi, que l’attribution des 300 actions spéciales ne change rien à ce calcul : présentes ou pas, le résultat, suite au plafonnement,  est exactement le même, 14,29 % de voix !  Ces dispositions de plafonnement  ne sont pas, sauf erreur,  en 1826 d’ordre légal : nous avons retrouvé la même année des dispositions très diverses dans des statuts de société, comme aucun plafonnement, ou dix voix….

            La lecture des statuts informe sur les 300 actions spéciales, et l’attribution des 33% des bénéfices au duc. Est-ce à dire que le duc n’avait droit qu’à 33 % des bénéfices ? Certainement pas. Après attribution des 33% des bénéfices, les 66% restant étaient répartis proportionnellement au nombre des actions détenues. Dans ce très probable calcul, le duc se voyait donc crédité, possédant (160+300) = 460 actions sur un total de 900 ( 600+300), de 51% des bénéfices restant à distribuer. Le fondateur principal de la Société pouvait donc au final  espérer 67 % des bénéfices à venir…ce qui ne fut jamais le cas. La Société ne dégagera, on le sait, des bénéfices que bien après cette création de 1826 et  le nombre alors accru  des actionnaires diminue les 51 % de clé de répartition.  Le résultat après 1829 est présenté plus loin.

            Pour résumer : 14,29% des voix en AG, une voix sur 7  ( 14,29 % )  en Comité d’Administration, 33 % des bénéfices, valeur minimale garantie,  et 52 % d’apport, sont les chiffres clés en 1826 du duc  Elie Decazes  dans ses implications minières en Aveyron.

    Ces chiffres ne doivent pas masquer la croyance  dans le progrès qui animait ces personnes. Il était en effet sûrement difficile dans les années 1820-1830 d'anticiper le devenir des fontes à la houille, technologie de base de la compagnie du duc. Les courbes de production des fontes au bois et à la houille sur l'étendue du siècle montrent en effet que les fontes au bois étaient en 1826 les plus communes. Leur croissance était également plus forte que celles à la houille. On ne peut que rester étonné devant la clairvoyance  de ceux qui allaient attendre le milieu du siècle pour voir se confirmer leur croyance initiale...Le premier graphique montre la seule période 1819-1846 ( d'après un rapport du Jury central de l'exposition de Paris, 1849, p.295).

fonte

fontes

barlow la presse

Ci-dessus, un épisode glorieux des forges de  Decazeville, épisode décrit par ailleurs,  qui  ne se confirmera pas....

Le Deuxième Cercle

                        En 1829 un acte additionnel,( publié au Bulletin des Lois, tome onzième, n° 301 bis du règne de Charles X, Google books  ) daté du 7 février est passé devant le notaire François Dubois ayant pour but de doubler le capital  de l’entreprise. " Pleinement rassurés…sur les ressources en minerais et ….convaincus des succès de l’entreprise " les associés de la première heure décident de doubler le capital en doublant le nombre des actions. Les 600 nouvelles actions sont toutes souscrites.

            Un premier intérêt de ce document est qu’il nous précise que les 600 actions initiales avaient bien été souscrites. En analysant le nom des actionnaires, on trouve en effet un Jean Baptiste Ange Amédée Melin, vicomte du Tailier. Comme il n’apparaît pas comme nouvel actionnaire, c’est donc qu’il était le dernier des actionnaires du premier cercle, et nous lui attribuons donc les 24 actions qui n’avaient pas de propriétaire en 1826.

            Cette première modification ne change aucune de nos conclusions précédentes, sauf sur l’équilibre que nous trouvions parfait entre notables et banquiers : après 1826, et avant 1829, il y aura donc huit notables et sept banquiers, en noms personnels ou au nom de leur société.

           Parmi les  souscripteurs de 1829,  nous allons retrouver douze des quinze premiers. La confiance est de mise dans l’avenir  de la Compagnie. Monsieur Paravey n’est pas cité, et on comprend cette absence. MM. Goupy et le vicomte de Tailier ( Taillis) restent sur leur mise initiale. On compte 13 nouveaux actionnaires, et parmi eux, 5 aveyronnais. Il n’y en avait aucun parmi les quinze premiers.

            Les articles 3 et 11 amènent  une nouvelle création et attribution de 300 actions spéciales au duc, qui en  retour de ces avantages  consent à prolonger de quarante-neuf ans la mise à disposition des biens qu’il apporte. 

            Le rang des actionnaires ne connaît pas de bouleversement à l’occasion du doublement de capital. Le duc Decazes voit son importance relative ( il possède 844 actions sur les 1800 de la nouvelle composition de 1829 )  diminuer un peu  et s’établir à 46,9%,  M. Baudelot 11%, Humann 8,4%, Pillet-Will 5,6 %, Cottier, 5,6 %, de Germiny 2% et d’Argout 2 %. Il s’agit là des premiers de la liste. L’ensemble des autres actionnaires représentent 2 ou moins de 2% chacun de ce capital. Lorsque des bénéfices seront à distribuer, le duc sera toujours crédité des 33 % statutaires réservés et des 46,9 % du restant, soit 31,2 %, donc au final percevra 64 % des bénéfices.

            Cette analyse peut être l’objet de corrections, à notre sens mineures. M. Baudelot n’est plus là ; on trouve J.J. Baudelot comme nouvel actionnaire ( 5 actions ) et madame Baudelot, épouse Detaillis pour 132 actions. Il y a aussi le cas de M. Pillet-Will ( 65 nouvelles actions ) qui agit en 1829 pour le compte de sa compagnie, et donc plus en son nom personnel. Il est possible également que des actions aient pu faire l’objet de ventes entre actionnaires…

            On notera enfin  dans ce deuxième cercle, l’apparition des Frères Cabrol , François, le Directeur de la Compagnie pour 10 actions, ce qui n’est pas négligeable, et son frère Robert, ingénieur à Alby, pour 4 actions, ainsi que  la position de Monsieur de Bonald, payeur à Rhodez, qui est donc l’actionnaire le plus minoritaire de tous  avec deux actions…et donc, sauf erreur, sans voix à l’Assemblée Générale, ou une ?

Pour résumer : 9,17 % des voix en AG, toujours une voix sur 7  ( 14,29 % )  en Comité d’Administration, 33 % des bénéfices, valeur minimale garantie, 64% valeur maximale,  et 47 % d’apport, sont les chiffres clés en 1829 du duc  Elie Decazes  dans ses implications minières en Aveyron. Ces chiffres ne vont pas varier sensiblement tout au long de la vie de la Compagnie.

Le 15 mai 1832, une ordonnance du Roi approuve une délibération de l'assemblée des actionnaires de la compagnie. Une nouvelle, ce sera la dernière, augmentation de capital est faite, le portant à 7.200.000 francs : 3.600.000 du capital initial des 1200 actions, après la seconde augmentation, auquel s'ajoutent les 600 actions du duc et  600 nouvelles actions de 3000 francs à émettre. Ce nombre de 2400 actions ne variera plus. Parmi les souscripteurs nouveaux, dont la liste figure à l'ordonnance du Bulletin des Lois, nous relevons le vicomte du Taillis (50), Cabrol (17), sans indication de prénom,la banque Pillet-Will (183) , Humann (34). 11 actions seront la propriété des Cibiel fils aîné et jeune, un nombre modeste. On sait que Cibiel venait à cette époque, en 1831,  de céder l'une de ses concessions au frère du duc...Ce frère, Joseph, souscrira 5 actions. Parmi les modifications majeures de 1832, il faut noter la cession en pleine propriété à la société des apports du duc Decazes, auparavant concédés en jouissance temporaire. Le duc de Cazes (sic !) consent à réduire à un intérêt d'un quart sa part sociale d'un tiers qui lui avait été primitivement alloué dans les résultats de l'entreprise.(art 2). Les 600 actions spéciales du duc sont transformées en actions  assimilées en tout point à celles dont le montant a été versé en argent. (article 5).

Pourquoi eux ? Galerie de portraits.

            Une simple question, dont la réponse n’est pas évidente : pourquoi ces 13 ou 14 compagnons, et quels sont donc leurs liens avec le duc Decazes ? Nous avons donné quelques éléments  de compréhension, les positions de pairs ou de préfets, ou un lien familial, ( Elie, gendre de Saint Aulaire ), qui peuvent expliquer cette présence, tout comme les combats politiques du duc entre 1815 et 1820.  Voici, pour prolonger cette connaissance des fondateurs, quelques éléments complémentaires, cette fois principalement sur le noyau des banquiers, moins connus, car beaucoup plus discrets dans la société.

ANDRE et COTTIER,

Il s’agit d’une banque et non d’un particulier, banque fondée en 1800 par  Dominique André et son neveu François Cottier. Ce sont des banquiers protestants, dans une tradition saint-simonienne.

François Cottier sera un des fondateurs de la Caisse d’Epargne et de Prévoyance de Paris, créée sur l’initiative de Benjamin Delessert,  en 1818, avec, entre autres,  Louis Goupy, et Frédéric Pillet Will qui sont membres de ce premier cercle avec le duc Decazes. C’est une banque solide, impliquée régulièrement dans le placement des emprunts d’Etat.

andre

 Ernest André, le fils de Dominique,  est le gendre de François Cottier, en épousant Louise Cottier en 1832. Ce fils Ernest sera plus tard ami de Morny, celui qui fut sûrement et plus d’une fois, sur le chemin de Cabrol, par son action dans la vallée voisine, à Aubin.

 

Au décès de F. Cottier , en 1843, la banque se maintient avec Marcuard. Elle est " parmi les premiers noms de la banque de l’époque ". Ses implications industrielles concernent par exemple des canaux ( Bretagne, Nivernais, Berry, Briare ) , de l’immobilier à Paris, des compagnies d’assurance…

    En 2010, le souvenir de André et Cottier se retrouve dans le musée Jacquemart André à Paris. La banque serait classée de nos jours AAA…Le portrait ci-dessus est celui d'Ernest André. Le site www.museeprotestant.org présente une page spéciale André et le (beau) portrait de Dominique André.

Martin Louis GOUPY

Il intervient  sous la profession de banquier, mais à titre personnel. Il est également connu pour ses fonctions de régent, un des quinze administrateurs, de la Banque de France, de 1811 à 1826. Son père Guillaume qui fut lui aussi régent en 1814 de la Banque de France décède  en 1819, et sera remplacé au fauteuil de régent par… François Cottier.

Le père de Martin Goupy s’était  associé à son oncle Busoni, italien, pour fonder la banque Busoni, Goupy et Cie en 1805 ; après sa disparition en  1819, sa fortune sombrera peu après dans la faillite de son fils. C’est en effet Martin Louis qui a succèdé à la banque avec Busoni après 1819.

Martin Louis Goupy est donc déclaré en faillite en 1821, puis, curieusement,  à nouveau en 1829 ( Archives de la Seine ). En 1823, il était cité comme  "ancien banquier ". Les origines italiennes de Busoni expliquent les intérêts italiens de cette banque.

La famille Goupy est une famille à la généalogie complexe. Au siècle précédent, le grand-père de Martin Louis Goupy était un entrepreneur ayant une grande activité à Paris.

 Martin Louis a épousé  Angélique Thérèse Ducos dont le père Basile fut également régent de la Banque de France.
    La faillite de Martin Louis Goupy cause alors des soucis à ce beau-père qui avait en 1826 fait paraître dans le moniteur universel ( le Journal Officiel de l’époque ) une note précisant qu’il n’avait "aucun intérêt dans aucune entreprise ou compagnie industrielle " . Cela visait-il les investissements de son gendre ? M. Ducos était un ami  du duc Decazes, en tout cas suffisamment pour que le duc le recommande au consul à Londres lorsque ce beau-père  jugera prudent de s’éloigner de Paris et du ministère Villèle dont il se sent persécuté. C'est peut-être ce beau-père Ducos qui a facilité les contacts entre Goupy et Decazes...

Michel Frédéric PILLET-WILL ,  ( comte, après 1826) 

Banquier, il intervient ici en son nom.

armes pillet will

armoiries Pillet-Will

D’origine savoyarde, il épousera Françoise Will, fille du banquier genevois du même nom chez qui il travaillait, et ajoute alors le patronyme Will au sien.

"Prototype de l’homme charitable ",   il sera auprès de Delessert pour la création de la  Caisse d’Epargne à Paris. Il était apparenté à celui-ci par sa belle sœur, née Will.

Il crée sa propre banque en 1821. Il sera régent de la Banque de France de 1828 à 1861, une longue période. Ses activités sont connues dans le monde des compagnies d’assurances, les mines, et les chemins de fer.

Nous avons déjà évoqué M. Pillet-Will : membre du Comité d’Administration, et devant les résultats disons insuffisants de Decazeville, il se déplacera en Rouergue pour ce qui aujourd’hui porterait le nom d’audit. Le résultat fut publié sous le titre de Examen analytique de l’usine de Decazeville, Paris, P. Dufart, 1832. Cet examen ne fut pas du goût de François Cabrol, qui abandonnera de ce fait la direction de la Compagnie, pour revenir quelques années plus tard. Il fut un mécène pour la Savoie ( Frédéric-Michel Pillet-Will,  Mécène de la Savoie 1781-1860 , par Maurice Messiez, sur le site de la Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie ). Paradoxalement, si cette action publique est bien connue, trouver son portrait, y compris en Savoie,  est œuvre difficile….Nous vous proposons ci-dessous un portrait, par  Benoit Hermogaste Molin, 1810-1894 . Une version plus satisfaisante sera prochainement en ligne. Le portrait présenté a été offert par Michel-Frédéric Pillet-Will lui même à la ville de Montmélian. On pourra lire dans le bulletin de la Société Savoisienne d'Histoire et d'Archéologie ( Bnf), 1925, tome 62, le récit de cette remise et du banquet organisé à cette occasion. La photographie du tableau est extraite du bulletin. 

Il publia, De la dépense et des produits des canaux et des chemins de fer. De l'influence des voies de communication sur la prospérité industrielle de la France, Paris, 1837, P. Dufart,  une grosse étude de plus de 400 pages, dont la rédaction n’est pas sans rappeler celle de son Examen.

Son éloge funèbre à Paris par M. de Germiny, souligne deux constantes de son action, sa présence pendant 32 ans à la Banque de France et sa générosité pour la Savoie, son pays natal ( in  La Gazette de Savoie, 19 février 1860 ).

pillet-will-tableau

le comte  Pillet-Will, par B. H. Molin, 1843
Infographie Jean Rudelle
sur document du  Service du Patrimoine, Ville de Montmélian (Savoie)

Pierre  François PARAVEY

Il agit  au nom de sa banque,

Il fonde celle-ci  en 1818 commanditée par le Duc de Dalberg. Le capital sera de 1,5 millions de francs. Le Prince de Talleyrand sera un peu plus tard de cette aventure  en s’associant en 1824 avec un apport d’un million de francs, et la promesse de 20 % des bénéfices.

Seul gérant, mais son frère sera un moment dans la banque,  ses intérêts spéculatifs se retrouvent dans des mines, les canaux….

P.F. Paravey était une personnalité bien différente des précédents banquiers. Son associé, le duc Dalberg, apporte une réputation sulfureuse d’aventurier des affaires, de toutes natures. Les activités de la banque semblent "être des affaires dangereuses "  pour cette banque devenue rapidement importante sur la place de Paris. Ses spéculations sur les terrains et hôtels particuliers de la capitale conduiront à sa perte. Il sera des préteurs au nouvel état d’Haïti, devenu indépendant, mais obligé de payer aux anciens colons français une somme de 150 millions…

            Des spéculations sur les blés, la faillite de certains de ses créanciers conduisent au suicide P.F. Parevey en avril 1828. Les tribunaux auront alors à connaître de nombreux litiges sur la succession du gérant. Cette faillite se solde par des millions perdus par le prince de Talleyrand et quelques autres partenaires.

Jacques MILLERET

            Banquier, agissant en son nom

            Il  faut croiser beaucoup de sources,  tourner bien des pages et confronter le tout pour obtenir une vision claire de Monsieur Milleret. Il était pourtant une personnalité reconnue dans le domaine minier et nous apparaît comme une  "grande pointure industrielle"  auprès du duc Decazes.

            Il est né à Jonchery, Haute Marne,  un 15 juin 1779 et a donc 47 ans en 1826, dans la moyenne de ses collègues. Il décèdera en août 1864. Un temps député de la Moselle ( mais pourquoi n’est-il donc pas dans les annuaires ? ) il démissionne en 1831. On le cite également comme secrétaire d’état…Il sera receveur général des finances dans la Moselle et réside habituellement à Metz.

     expo1819       Les aspects qui nous concernent débutent en 1817 lorsqu’il suit l’initiative de Beaunier, premier directeur de l’école des mines de Saint-Etienne, en fondant l’usine de la Bérardière à Saint-Etienne. Spécialisée dans le travail des aciers, elle va devenir rapidement une référence. 

    Sous la raison sociale Beaunier, de Brou et Cie ( la première épouse de M. Milleret était née Eléonore....de Brou )  les aciéries se font remarquer à l’exposition de 1819 par une médaille d’or. Le duc Decazes se souvient peut-être en 1826 du rapport écrit qui lui fut fait sur l’exposition. En 1820 nous retrouvons Milleret siégeant au titre Acier au Conseil Général des Manufactures, conseil mis en place et présidé par le duc. Jacques Milleret possède des implantations à Paris, Metz et au Luxembourg.

            En 1818 Milleret participe à la création, avec Louis de Gallois ( X1794, même promotion que d'autres actionnaires de Decazeville ! ) et d’autres, de la Compagnie des mines de fer de Saint-Etienne. ( statuts complets dans Bulletin des lois, 7 série, tome 12, Google books, bulletin n° 428 , et ordonnance de création, n° 417 du 25 octobre 1820 ). Curieusement Milleret ne figure dans aucune liste des actionnaires….En 1821 cette compagnie va être une des premières à mettre en place  des forges à l’anglaise, et introduire donc la technologie de la fonte à la houille. ( voir  Antoine NAEGEL, Négociants en fer et forges à l’anglaise, 1817-1826 , http://halshs.archives-ouvertes.fr ). Des hauts fourneaux sont construits en 1822 et 1825. Il sera également un des fondateurs du chemin de fer de Saint-Etienne à la Loire, et figure expressément dans les actionnaires. Sa domiciliation au 7 rue d’Antin est identique à celle figurant dans les actes de la compagnie du duc Decazes. M. Milleret poursuit des implantations dans des aciéries en Isère, Baupertuis et Allivet. Dans les années 1840, il écrira beaucoup sur les chemins de fer, soutenant les principes de la garantie d’un minimum d’intérêt par  l’Etat ou celui de l’apport des terrains par les communes et les départements aux compagnies de chemins de fer.

            Sa fortune le verra dès 1812  propriétaire du domaine de Preisch, à la frontière du Luxembourg. Les crises économiques de 1830 vont provoquer une multitude de faillite, dont la sienne. Il revendra cette propriété et le château en 1832. Il sera déclaré en faillite en 1831 au Luxembourg, tout comme en France.

            Jacques Milleret, une très bonne pioche pour le duc Decazes, devait être pour le Comité d’Administration où il siégeait,  le spécialiste incontestable, faisant sur son nom la synthèse d’activités bancaires, minières et industrielles. Il avait un parcours un peu similaire à celui du duc Decazes dans la Loire, avec plus de dix ans d’avance.  En 2010, le souvenir reste très vivace d’une de ses filles fondatrices des sœurs de l’Assomption, canonisée dernièrement, en 2007. De caractère décrit comme "voltairien " peut-on lire, un de ses fils sera polytechnicien ( X1872).  Nos recherches nous amenant  à nous intéresser à  sa fille, Marie Eugénie, vont nous mettre sur la voie d'une pépite, la photographie de ses parents, trouvée bien loin  d'ici ! Voici donc, sans regrets sur la qualité approximative du document, mais sans doute une rareté, les photographies de Madame et Monsieur Milleret, il y a donc....longtemps. 

milleret
Madame, Monsieur  Jacques Milleret

            Le quinzième homme….

            C’est celui qui ne faisait pas partie des quatorze premiers en 1826, et qui apparaît furtivement au bas d’une page,en 1829 comme actionnaire; on ne l'attendait pas, mais il existe, en se joignant aux quatorze avant donc l'augmentation de capital de 1829. 

Jean-Baptiste Auguste Amédée MELIN, vicomte du TAILIER

            Sauf erreur, il semble que ce soit plus précisément Jean-Baptiste Auguste Amédée MELIN RAMOND DU TAILLIS, effectivement vicomte. Il était le fils adoptif d’un général ( 1807 )  de division trois étoiles de Napoléon, Adrien Jean Baptiste Amable RAMOND DU TAILLIS, ou du BOSC DU TAILLIS. Ce père, fait comte de l’Empire en 1808  fut Pair. On le retrouve dans l’histoire sous le nom de comte DUTAILLIS…

            A coté de ces inexactitudes multiples, Jean Baptiste, celui des Houillères, était propriétaire en 1830 d’un magnifique château, le château de la Grange, sur la commune d’Yerres, près de Paris. Nous n'avons pas d'autres informations, mais c'est mieux que rien ! 

 yerres

Nicolas Auguste BAUDELOT

            Il est cité dans ce premier cercle comme ancien agent de change, ce qui donne une indication sur son âge probable, et peut expliquer qu’en 1829 on retrouve Madame Baudelot comme épouse Detaillis, et un JJ Baudelot comme nouvel actionnaire. Monsieur Baudelot a du décéder entre 1826 et 1829. Il était sûrement riche, au vu du nombre d’actions souscrites, 232, à la fois en 1826 et par son épouse en 1829, ce qui en fait le deuxième actionnaire de la Compagnie.

     Nommé agent de change de Paris  le 22 octobre 1817, sa fonction est attestée en 1819. Ce sont nos seules certitudes sur Monsieur Baudelot....

            Monsieur MOULARD 

    Pour terminer cette connaissance du premier cercle, il nous reste à évoquer à nouveau le cas de Monsieur Joseph MOULARD : rien à écrire, car aucune trace de lui ne reste dans les sources consultées….Monsieur X. 

argout

      

      Les autres personnalités de cette Compagnie, d’Argout, ci-contre par Daumier,  de Germiny, Semonville, Saint-Aulaire, La Villegontier…..sont beaucoup plus connues, et quelques aspects de leur biographie font l’objet de portraits. On lira par exemple, l’Histoire biographique de la Chambre des pairs,... Alexandre Lardier,  ou  la Biographie pittoresque des pairs de France, Eugène-François Garay de Monglave, Paris, 1826. Ces deux références sont accessibles sur  Google books. Le portrait de Semonville ci-dessous a été repris par plusieurs dessinateurs de l'époque sous des versions variées. 



argout







d'Argout par Daumier





semonville
marquis de Semonville


Louis Clair de Beaupoil, comte de Saint-Aulaire
ci-dessous,  comte de Saint-Aulaire

aulaire

aulaire
Louis Clair de Beaupoil, comte de Saint-Aulaire, par Horace Vernet, 1837

    Le comte de Saint-Aulaire, ou Sainte-Aulaire, beau père du duc  Decazes a écrit en 1827 une Histoire de la Fronde, oeuvre littéraire qui lui valut d'être admis à l'Académie. Un portrait de l'auteur figure, généralement dans le volume 1, et, détail amusant, diffère selon l'édition. Voici deux variantes, une classique, montrant un comte sérieux, et une plus artistique....
aulaire

aulaire fronde

       La belle famille du duc Decazes, Sainte-Aulaire ( ou Saint-Aulaire ) est d’essence périgourdine. Louis Beaupoil de Sainte-Aulaire a écrit des Portraits de Famille, publiés par son fils en 1879 ( Cassard, Périgueux, editeur ). Une occasion d’entrer dans l’intimité de la famille est ainsi donnée ; on pourra lire (Gallica BnF), dans le Bulletin de la Société Historique et Archéologique du Périgord, volume de 1911, pages 62-104, sous la signature de Robert Villepelet, quelques extraits concernant notre époque, vers 1820. Si Louis fut baptisé à Saint Méard de Dronne, on apprend qu’il naquit en Bretagne, le 9 avril 1778, au château de la Mancelière. Il est possible également de trouver une biographie du beau-père du duc Decazes, écrite par Robert Villepelet : le comte Louis de Sainte-Aulaire, Préfet de la Haute Garonne, 1814-1815, extrait de la revue Historique, tome CLX, 1929. La position du préfet, très opposé aux Ultras explique en partie sa position, lorsqu’il s’opposera aux visées de M. Clausel de Coussergues voulant faire traduire en justice le comte Decazes suite à l’assassinat du duc de Berry. La biographie explique également que celui qui fut chambellan,malgré lui, (! ),  de l'Empereur, préfet avec Napoléeon, préfet avec Louis XVIIl,  n’a trahi ni Napoléon, ni Louis XVIII…Il était sûrement difficile pour le comte de tenir sa position administrative à Toulouse en ce début d'avril 1815, poste de préfet qu'il va abandonner. 



Louis Spiridion FRAIN de la VILLEGONTIER

    La présence de ce breton dans le premier cercle ne relève pas du hasard des affaires....

            Celui qui est qualifié à tort camarade de Elie Decazes à Polytechnique, voir plus haut,  est issu de la noblesse bretonne. Né à Fougères en 1776, il a donc quatre  ans de plus que le duc. Il perdra très tôt ses deux parents, et son tuteur le confiera alors  au collège de Vendôme pour assurer son instruction. Et c’est précisément dans ce collège que Louis va rencontrer le jeune Elie, lui aussi instruit à Vendôme. L’amitié de collège perdurera toute la vie, et il n’était donc pas étonnant de voir Louis dans ce premier cercle des investisseurs.

            Après de très brillantes études, il entre à l’école polytechnique qui vient d’être créée en 1794, la première promotion. Cet ingénieur des mines en 1797 ne fera pas de carrière industrielle. Lointain parent de Hugues Capet il entre en politique à la Restauration  en 1815, comme sous préfet de Versailles. Il sera préfet de l’Allier en 1816, puis en poste équivalent en Ille et Vilaine, de 1817 à 1824. Ses rapports administratifs avec le ministre de la Police ou de l’Intérieur, c'est-à-dire Elie Decazes, sont constants. Il sera Pair en 1819 et très actif à la Chambre. Il apparaît surtout comme un technicien administratif et hommes d’affaires en   évitant les débats politiques. Il décède en 1849 à Parigné.

    Pour résumer : camarades de collège, pair, préfet, comte....Les itinéraires du duc et de Louis se sont très souvent croisés.

            Deux biographies, parmi d’autres ( Gallica ) :

Biographie universelle, ancienne et moderne, Louis Gabriel Michaud, vol 85, p. 386-403, Paris, 1862

Revue générale biographique, E. Pascalet, 4 ème année, huitième volume, tome 1, Paris, Amyot, 1844, pages 5-50.

    -*-*-*-*-*-

    Vendredi 7 juillet 1815, jour de chance...

            Comment peut-on débuter en politique : faîtes  donc comme Elie Decazes, le 7 juillet 1815,  avec un sens de l’opportunité remarquable, et sûrement sans trop avoir réfléchi ! Voici quelques éléments de la -petite- histoire…

archivesL’arrivée officielle de Elie Decazes à Paris et dans les instances politiques est un  mystère, au moins sur un plan strictement administratif. Dès la fin des Cent Jours,  il retrouve Paris après  son exil à Libourne. Les historiens, biographes et autres témoins des évènements de ce début juillet 1815 soulignent unanimement les conditions,  disons pour le moins confuses, qui ont présidé à la formation du premier gouvernement de cette deuxième restauration. Monsieur  de Talleyrand, qui va être l’homme fort de cette équipe ne connaît pas le vendredi  7 juillet Elie Decazes ; et c’est pratiquement entre deux portes, dans la fièvre des consultations et de la distribution des postes entre monarchistes constitutionnels que Decazes saisit l’opportunité de la vacance du poste de préfet de police de Paris. Il fallait être le bon jour, à  la bonne heure et au bon endroit, c'est-à-dire dans les salons de M. de Talleyrand, et Elie Decazes avait compris que c’était là qu’allait se jouer l’avenir du pays. Le comité Talleyrand, qui faisait office de gouvernement sans avoir de nomination officielle était le bon rouage. Et dans ce comité, Decazes avait quelques connaissances et appuis.  Ses fonctions de président de la cour d’Assises l’avaient amené sur le devant de la scène. Au tout début de 1815, lors de la première restauration, Elie Decazes avait même été pressenti pour être préfet de police. Il ne le fut point.  Et le comité officieux qui va se retrouver le lendemain gouvernement officiel se souvient sans doute  de cette proposition non aboutie. C’était pour Elie Decazes un premier atout. Mais selon les apparences et les récits des témoins, c’est vraiment le hasard qui place ce 7 juillet  le poste de préfet sous les yeux d’Elie. Le poste n’était pas d’ailleurs le seul problème à résoudre pour les futurs ministres.  La dissolution de la Chambre des représentans, comme on l’écrivait, était envisagée et crainte, car des manifestations hostiles pouvaient se produire. Elle ne présentait pas, aux yeux du futur préfet, de difficultés. Il suffirait d’une ordonnance de dissolution ; son ancienne qualité de capitaine d’une compagnie de la garde ferait le reste, Elie étant sûr de ses hommes qui gardaient de lui une très bonne impression après le retour napoléonien du 20 mars et son exil forcé à Libourne. C’est ce qu’il dit et soutint dans les salons.

 « Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes." Le mot célèbre de Mirabeau, non oublié bien sûr et rappelé, faisait craindre bien des tracas. Mais s’il fut effectivement à nouveau prononcé, il ne s’en suivit que des applaudissements de la part des députés. Lorsqu’ils trouvèrent, sur ordre du préfet porte close le 8 juillet, rien ne se produisit, sinon une réunion hors mur de principe pour protester. Le préfet Elie Decazes avait parfaitement pesé les risques du jour, contrairement aux ex-futurs ministres. Il venait ainsi de réussir son examen d’entrée. 

Elie Decazes Préfet de police. Poste à très haut risque, et dont pas grand monde ne voulait dans les salons. Le préfet  qui est désigné doit gérer l’opposition annoncée de la Chambre des représentants, qui se montrera finalement très calme. Il doit gérer en même temps la rentrée que l’on souhaite triomphale de Louis XVIII dans la capitale, retour que l’on souhaite  surtout sans mauvaise rencontre au roi nouveau. Il y a également la position de la garde nationale de Paris, pas favorable au roi dit-on. Il est possible donc d’imaginer une situation très bouillonnante. Personne n’est trop sûr de quoi que ce soit, et pour le poste de préfet on hésite… Elie Decazes se porte donc volontaire et se retrouve en quelques minutes quasiment préfet de police autoproclamé, avec une première mission, celle de la sécurité du roi. Il a également proposé la dissolution de la Chambre et se porte garant de la garde.  Son ministre de tutelle sera le duc d’Otrante, autrement dit Fouché, prince d’Empire, oui, le régicide, dont la présence dans ce gouvernement fait tache…et qui ne doit pas attirer les sympathies. Il sera écarté dans quelques semaines, mais, cela, le 7 juillet, personne ne pouvait l’imaginer. Fouché, dans son fauteuil,  en apercevant Decazes le 7 juillet se fait préciser son identité : aucune amabilité ne suivra…

 

Elie Decazes, dans ces circonstances très troublées, se montre donc très intrépide. Cette image avec peut-être une certaine imprudence calculée, n’est pas celle attachée habituellement à l’homme, prototype du Monsieur de très bonne famille, calme, réservé, de conversation agréable, bref le contraire d’un risque-tout !  Cette arrivée est d’ailleurs anonyme, sur le plan administratif.  Nous avons en effet lu et relu le Bulletin des Lois de cette époque. L’annonce officielle de la nomination du préfet de police ne figure pas dans le Bulletin. Elle aurait pourtant dû paraître. Alors ? La composition du ministère est bien publiée, le 7 juillet, mais non la nomination du préfet. N’était-on pas sûr du succès du nouveau promu ? Attendait-on son échec ? Les relations, à priori exécrables du préfet et de son ministre régicide, sont-elles pour quelque chose dans cette lacune ? Il est vrai que la mission de Decazes auprès de la Chambre, fermer les portes et assurer la sécurité publique, était comprise comme étant sous sa propre responsabilité, celle de Monsieur Decazes, et non sous celle du préfet de police, de peur de ternir dès le début l’image du gouvernement. Le baron Pasquier, garde des sceaux et ministre de l'intérieur par intérim dans ce premier gouvernement évoque rapidement dans ses Mémoires ( tome 3) la nomination de Decazes. C'est bien par défaut de la personalité pressentie (Angles, ministre d'état jugeait cette proposition inférieure à son statut) que Decazes se retrouva préfet dans les salons de M.  de Talleyrand. Le baron précise que l'ordonnance fut publiée au Moniteur le lendemain, 8 juillet. Le Moniteur Universel fait bien état de cette nomination, et la mentionne sans donner l'intégralité du texte dans le volume Index de 1815.  Mais c'est le numéro du 10 juillet, et non du 8,  qui annoncera cette nomination, en page 3, sans commentaire particulier. Deux mois plus tard, le préfet va devenir ministre en prenant le portefeuille de Fouché : la nomination de ministre sera alors celle du Conseiller , et non du préfet... On notera enfin que la nomination de préfet est celle de M. de Caze, orthographe souvent utilisée en lieu et place de Decazes. Il y a même -au moins - un cas où un auteur, M. Capefigue, dans son Histoire des grandes opérations financières, 1860, tome 4, évoquera la création de Cazeville...

moniteur 1815

Samedi 8 Juillet 1815 :  « Le Roi a fait aujourd’hui son entrée dans sa capitale, à trois heures après-midi ». Tout se passa donc bien pour le préfet de police Decazes, comme le rapporte le texte des Archives parlementaires, recueil complet des débats…,SER2, T15, seconde restauration, règne de Louis XVIII( Gallica). « Une tranquillité parfaite a régné » ajoute le texte, qui reprend un article du Moniteur Universel du 9 juillet.

La suite du volume des Archives présente les premières ordonnances du roi, le texte du congrès de Vienne… mais aucune trace de notre préfet. Il faut croire qu’il était cantonné pour la dizaine de semaines de cet été 1815 à des tâches très techniques ; son accès au roi, qui ne le connaît pas directement, est d’ailleurs inexistant, les verrous mis en place pour isoler Louis XVIII semblent parfaitement fonctionner. Il faudra attendre un peu pour que le préfet de police  puisse rencontrer le monarque. Un attentat ou menace  d’attentat sur une personnalité donne l’occasion au préfet d’aller faire, sur injonction de son ministre, son rapport directement au roi. Ce premier entretien va marquer à jamais les deux hommes. Dorénavant, et à la demande du roi, le préfet de police viendra faire son rapport directement, en ignorant son ministre de tutelle. C’est très exactement l’instant où Elie Decazes va entamer son ascension politique. Nous sommes en août 1815. Et c’est également  le moment où Decazes va se créer ses premiers ennemis. Une vraie vie politique débute pour lui.

            Si l’arrivée officielle en politique est quelque peu floue, ce n’est évidemment pas le cas pour tous.  Une ordonnance,  n° 11 du 12 juillet 1815, nomme une vague de 28 préfets. Et dans la vague, on trouve Monsieur De Caze, sous préfet à Castres, promu préfet du Tarn.  Monsieur De Caze ? C’est Joseph, le frère du nouveau préfet de police Elie Decazes. L’orthographe n’est pas très rigoureuse, et les copistes du Bulletin et bien d’autres   vont d’ailleurs employer dans ces années 1815-1820, des orthographes variées : De Caze, De Cazes, ou Decazes, y compris en 1818, pour celui qui est pourtant ministre, et même le premier de tous….Ce 12 juillet donc, les deux frères sont préfets.

1818
Orthographe variable, tout comme les fonctions du comte.

1818

 

            C’est le 24 août 1815, avec l’ordonnance n° 80 que la position officielle d’Elie Decazes apparaît dans le Bulletin des Lois (BDL) : il s’agit de sa nomination comme conseiller d’Etat en service extraordinaire (Bulletin des lois n° 17) : son nom est suivi de la mention préfet de police. Les ordonnances du préfet seront présentées et signées à partir de cette date sous la mention  conseiller d’état, préfet de police.

prefet            Le 29 septembre 1815, le BDL  publie l’ordonnance 154 : elle nomme un ministre d’état, le comte Anglès préfet de police. L’ordonnance est signée du  Ministre secrétaire d’état au département de la police générale, DE CAZES (en deux mots,  sic ! ). Cette ordonnance nous apprend donc à la fois le changement de préfet de police et la disparition du prince Fouché, dont ce sera la mort politique,  et la nomination d’Elie Decazes à son poste de ministre, qui nomme donc son successeur à la préfecture.  Beaucoup d’informations dans une seule nomination !  Il aura  suffit d’une dizaine de semaines pour voir Elie Decazes  passer d’une situation parfaitement discrète à l’un des postes les plus exposés. L’intermède préfet est donc de courte durée. Elie Decazes aura su l’utiliser pour conforter sa position. Il a  surtout  saisi l’incroyable chance d’approcher par ses fonctions Louis XVIII. Faire quotidiennement son rapport au roi, un peu fatigué des hommes de sa cour, et pouvoir lui faire  entendre autre chose que des propos convenus n’était pas donné à tout le monde.

 

 Nous avons évidemment recherché l’ordonnance de Louis XVIII nommant son nouveau ministre : introuvable au Bulletin des Lois ! Même mystère que pour la nomination de préfet ! L’ascension de Elie Decazes, parfaitement réelle, est vraiment discrète, administrativement parlant, discrétion assez inexplicable… On pourrait penser que ces nominations, qui ont fait l’objet d’ordonnances signées, n’ont pas été publiées pour une raison ou une autre, au Bulletin Des Lois. Elles n’auraient alors même pas eu droit à une numérotation administrative, car les ordonnances publiées portent toutes un numéro, depuis le n° 1, et les bulletins du semestre 1815 concerné, le second,  les présentent toutes, sans omission quelconque…Il y a peut-être une explication à ces anomalies administratives : le BDL consulté ne serait  pas la version très officielle ? Explication que nous ne retenons pas, l’absence de publication ayant été à notre connaissance déjà remarquée et signalée, au moins une fois, par un contemporain. Pour compliquer une situation confuse, il faut savoir aussi qu’en 1815, au moins deux sources présentaient les textes officiels : le Bulletin des Lois et La Gazette Nationale nommée en 1815 le Moniteur Universel. Pour quelques décisions urgentes, les circonstances suppléaient aux formalités de l’ordonnance et de la publication.

 

police

            Si pour le poste de préfet, nous pensons qu’il n’y eut pas en effet de publication, et peut-être pas de nomination tout court par le roi,  devenir ministre, qui plus est de la police en remplacement de Fouché, ne peut être fait très discrètement. C’est dans les Archives Parlementaires, SER2, T15, 1815, seconde restauration page 34 que figure la décision de Louis XVIII  de nomination comme ministre de la police générale, en date du 24 septembre 1815.  Elle concerne aussi  quelques autres ministres. Dans le libellé, on remarquera évidemment que Elie est nommé de Cazes, conseiller d’Etat. Exit également le titre de  préfet de police discret ! C’est le conseiller qui est promu ministre, et non le préfet… La lecture des Archives montre également l’élection antérieure d’Elie Decazes comme député de la Seine, élections du 21 août 1815,  dans une nouvelle chambre qu’il aura constamment à combattre dans les années suivantes. Mais si la nomination officielle est donc attestée, sa non publication au Bulletin des Lois reste inexplicable…

 nomination

Une des rares signatures de Decazes, en sa qualité de Préfet de Police

            Octobre 1815 : la nouvelle chambre, « l’introuvable » élue les 14 et 22 août,  celle de tous les dangers va siéger. Ce sera alors pour le jeune ministre de la police générale l’occasion de se retrouver à la tribune ; mais ceci est une autre histoire que la nôtre…

   

            Cinq ans plus tard…

            Nous avons rappelé la fin politique très difficile du comte Decazes, lorsque l’assassinat du duc de Berry vint interrompre une carrière de premier plan. Non seulement cette disparition du duc de Berry allait donner aux opposants de droite, royalistes et ultras des arguments inespérés pour demander à Louis XVIII de se séparer de son favori, mais elle se produisit exactement  la veille du jour où le ministre devait livrer bataille pour faire adopter des textes dont personne, ni à droite ni à gauche ne voulait : loi électorale, et deux lois suspendant  la liberté de la presse et la liberté individuelle. Cette position intenable ne fut évidemment pas tenue et le ministère fut changé devant une coalition contre nature. Le  journal Le Temps, dans son numéro du jeudi 20 mars 1862 publie un  extrait de l’Histoire du gouvernement parlementaire,  Duvergier de Hauranne, Levy, Paris, tome 5, qui parut en 1862. Cet extrait, publié comme feuilleton du Temps, en page une,  concerne le récit très détaillé des jours qui suivirent  l’assassinat du duc de Berry et montre comment Louis XVIII fut contraint de se séparer de Decazes. Après le récit des journées de juillet 1815, il n’est pas inintéressant  de prendre connaissance, presque heure par heure, de celles de février 1820, du  dimanche 13 au  dimanche 20, qui conclurent cette période de sa vie publique ; le comte sera bientôt duc -de France-, ambassadeur, mais plus jamais ministre.

Un jour pour se faire une place, une semaine pour la perdre…

Notes de lecture

Un récit très détaillé sur des épisodes de la seconde restauration et de ses débuts peut être lu dans les Mémoires d’un bourgeois de Paris, T2, pages 1 et suivantes, Dr L. Véron, Paris, 1856 (Gallica).

            Le Moniteur Universel ( ou la gazette nationale ) de 1815 est disponible sur archive.org, mais les journées après le 7 juillet 1815 ne figurent pas. Un « trou » vraiment regrettable !

           
Les  Archives Parlementaires ( Gallica) sont également une source précieuse d’informations à la source, aucune interprétation n’étant de mise dans les propos et textes  rapportés. Un vrai livre d’histoire(s) à décrypter.
            Le journal Le Temps est disponible sur Gallica BNF.

            M. Auschitzky,  arrière.....neveu du duc ,  a écrit et décrit ce qu'étaient les grandes familles de Libourne. La saga de Madeleine Danglade est ainsi l'occasion pour l'auteur de nous offrir un chapitre 16 de 274 pages consacré à ce grand oncle le duc  Elie Decazes. A savourer, absolument ! Vous pouvez trouver un lien sur la page des liens remarquables et remarqués....

 

Archives, certitudes et incertitudes


 

                        Les archives existent pour être consultées ! C’est ce qu’a fait par exemple Ernest Daudet, qui a pu ensuite rédiger ses deux ouvrages, l’un consacré aux relations du duc Decazes avec le roi Louis XVIII, et le second à la période anglaise, le duc étant alors ambassadeur à Londres. Il n’existe pas beaucoup plus de sources historiques. Nous avons pu consulter non pas les archives, mais un catalogue de ces archives. Si des questions n’ont toujours pas de réponses, cette  lecture des 496 pages du catalogue et d’un appendice permet de lever toutefois quelques incertitudes.

 archives

            Sur la famille Decazes

 

            Nous avons évoqué l’ascendance d’Elie Decazes, une noblesse de province, pour résumer. Plusieurs cotes ou liasses permettent de préciser ce fait. La généalogie indiquée remonte à 1286, et l’origine de la famille de Cazes, en deux mots, est italienne. On retrouve ainsi  en Ombrie, en Italie centrale,  une famille Gens Coesia (ou Coesiis) qui serait à l’origine de la souche de Cazes. Depuis la naissance de Pierre de Cazes* en 1280, la continuité semble attestée. Un membre de la famille aurait ensuite  émigré en Limousin puis Aquitaine. Plusieurs historiens évoquent la non qualité de noble de la famille Decazes. Très récemment, en 2011, on pouvait lire une communication niant cette ascendance. Pourtant les archives semblent prouver le contraire. Plusieurs références font ainsi état des lettres patentes de reconnaissance de Noblesse données par Henri IV en 1595. Elles furent données à Raymond de Cazes en reconnaissance des services rendus par lui et ses aïeux. Les mêmes sources précisent également l’origine des armoiries, les trois corbeaux. C’est à la même date de 1595 que l’autorisation fut donnée à Raymond de Cazes de porter les Armes d’Argent à Trois Têtes de corbeaux de sable. C’est une confirmation, car ces armoiries étaient déjà, est-il écrit, celles de la famille. Le duc Decazes n’a donc fait que suivre la tradition familiale en portant ces armoiries. En 1779, une confirmation de cette Noblesse fut accordée par le Conseil du Roi. On notera enfin la présence d’une convocation aux assemblées de la noblesse adressée à Jean Decazes pour élire un député aux Etats Généraux de 1789.  L’absence de cette convocation est quelquefois, et donc à tort, avancée pour justifier la non noblesse de la  famille Decazes.

  petro de casa 



*Le catalogue fait état de Pierre de Cazes, 1280-1348, Général des Carmes et Patriarche de Jérusalem. Est-ce également Pierre de Casa, connu comme prieur général des Carmes, Patriarche lui aussi, né à Limoges ? Il semble bien que oui...

    Les informations sur Petro de Casa que fournit Cosme de Villiers de Saint-Etienne, en 1752, dans sa Bibliotheca carmelitana (t2, col 561,563 ) confirment en tous points les indications sur Pierre de Cazes lues dans le catalogue.

 

         



  Sur l’implication industrielle du duc Decazes

 

            Il est évidemment important d’essayer de retrouver dans ces archives l’implication industrielle du duc. On apprend que des mémoires du duc existent : écrites de sa main, ou reprise des mémoires de la duchesse ? La plupart de ces mémoires sont de la main de la duchesse. Elles semblent très précises, donnant par exemple la liste des invités à dîner du couple pendant les années de Restauration, ou  décrivant l’enfance du duc jusqu’en 1814, ou son mariage en 1818.  Existent également les agendas du duc, de 1820 à 1849, et de 1853 à 1860 par exemple, qui notait jour après jour l’essentiel de ses activités. Malgré cela, rien ne permet de retrouver trace de son implication rouergate. Il est vraiment curieux que cette partie de son activité industrielle ne laisse aucune trace dans ce catalogue. Ces archives là, relatives aux forges de l’Aveyron ne font pas partie de l’inventaire. Pourquoi ? Est-ce voulu ? Par contre, sont évoqués des éléments industriels, comme des mines du Gard, en 1832 et 1834, d’autres mines diverses à la même époque, des mémoires sur les chemins de fer locaux des Landes, Saint Germain, Versailles ou belges. Le duc s’intéresse aussi à des projets de canalisation toujours dans les Landes en 1833, ou au projet de liaison Oise Somme.

            On retrouve l’implication de la famille dans l’épisode manqué de la colonie de Nouvelle Zélande. Nous avions trouvé dans les archives –du Tarn -du vicomte Joseph Decazes, frère du duc, un dossier sur cette épisode, conduit par la société Nanto-Bordelaise. Il y a également un intérêt du duc dans la canalisation de Suez, dès 1840, dossier présent lui aussi dans les archives citées de Joseph.

            De nombreuses lettres de la duchesse au duc et inversement,  à cette époque importante 1825-1840 pourraient peut-être apporter quelques précisions sur le projet des Forges. Tout au plus, nous avons noté que peu de correspondances existent dans ce catalogue avec les investisseurs du premier cercle des Forges. Il y a par exemple des courriers à l’époque de la création avec le comte de Sainte-Aulaire, beau père du duc, avec le comte d’Argout, 1820-1830, le banquier Pillet Will, ou Humann, de 1825 à 1830 pour ce dernier,  tous actionnaires à Decazeville. Celles adressées au comte Pillet-Will sont datées 1833-1837 : on sait que celui-ci fut envoyé faire l’audit des forges à Decazeville, ce qui l’opposa à François Cabrol. Mais manquent bien d’autres noms, dont précisément celui de Cabrol. En 496 pages, aucun courrier de François Cabrol n’est mentionné…Ce n’est sûrement pas un oubli du rédacteur du catalogue. Sur ce chapitre industriel, figurent en archives des courriers datés de Londres : ils pourraient peut-être préciser si oui ou non le duc s’est vraiment intéressé aux hauts fourneaux à la houille dès 1821, intérêt absolument pas attesté ni évident…De nombreuses lettres du vicomte Joseph à Elie, sur les périodes 1811-1813, 1810-1814 et surtout 1814-1829 sont mentionnées.

            Vers 1820, un dossier évoque « affaires d’Angleterre 1820-1822 », sans autres précisions. Il y a enfin les lettres du duc au comte Sainte-Aulaire sur la période 1820-1829 qui pourraient nous en apprendre plus. Nous avons noté également la présence de rapports sur l’état de l’Industrie Française de 1806 à 1819 : on sait que le duc remit à l’honneur les expositions nationales, celle de 1819 fera l’objet d’une inauguration royale et d’un rapport ici présent. Mais la présence de ces rapports au ministre ne préjuge pas de son intérêt particulier pour des forges à la houille….

 

            Sur les relations du duc avec le Danemark

 

            Parmi les centaines de liasses répertoriées, quelques unes sont consacrées au mariage du duc en 1818. On connait l’une des conditions de ce mariage d’Elie : Egédie, dont la mère, marquise de Soyecourt, est née Henriette Seiglière de Belleforière de Soyecourt, décédée en 1808, était la petite fille du prince de Nassau Saarbruck. Le roi du Danemark fera Elie duc, permettant alors ce mariage. Habituellement le titre annoncé est duc de Glucksbierg ; dans le catalogue, rédigé vers la fin du XIX ème siècle, l’orthographe constante est Gluksberg…Un débat existe sur cette question d’orthographe, pas anecdotique du tout pour certains historiens.

            La famille Soyecourt est abondamment présente dans ces archives, 158 pages du catalogue, depuis l’institution de la Seigneurie Soyecourt en 1398. C’est le comte de Sainte-Aulaire, père de la future duchesse, qui va négocier l’obtention de ce titre de duc auprès du roi du Danemark, 1817-1818. Certaines liasses concernent l’acquisition de terres au Danemark. Ceci est particulièrement important pour assurer le titre danois. Ce majorat est quelquefois nié. D’autres lettres concernant ce majorat sont datées de 1840-1856.  Le roi Christian VIII confirmera les titres danois du duc, et figure en archives  l’autorisation de Louis XVIII pour les accepter. En 1823-1824 un voyage au Danemark permet au duc (de France) de négocier la transmission de son titre danois à son fils Louis. Plusieurs lettres du duc et de la duchesse au roi du Danemark sont mentionnées à cette époque.

 

            Courriers divers

 

            Parmi les pièces qui trouvent un écho dans nos préoccupations, on peut noter la liste des titres honorifiques et brevets détenus par le duc, ou ses lettres au comte Muraire, en 1805, 1807 et 1811 par exemple. Il est curieux de constater ici  l’absence explicite totale dans le catalogue de toute allusion aux fonctions de franc-maçon d’Elie Decazes. C’est le comte Muraire, Premier Président à la cour de Cassation,  qui avait provoqué cette entrée d’Elie Decazes dans la maçonnerie. Elie Decazes avait épousé en un premier mariage  une fille du comte Muraire, décédée très jeune. Il y a enfin des courriers divers : à Clausel de Coussergues, le bouillant député ultra aveyronnais dont on se rappelle l’action un peu excessive contre le ministre, après l’assassinat du duc de Berry. Le député fut un des éléments de la chute politique de Decazes en 1820. Des pièces sont relatives à l’implication du duc Decazes II (sic) à l’occasion de l’élection législative en Aveyron de 1876. Le duc sera élu à Paris.

           

            Pour terminer, il faut citer la présence dans ce catalogue d’archives privées de plusieurs liasses relatives aux mémoires du duc et de la duchesse. Non publiées, elles seraient pourtant de grand intérêt. Plusieurs cahiers font état de celles de la duchesse. Un avant propos aux mémoires du duc est cité. En 1815-1816 c’est la table des matières qui figure. L’appendice, sans date de publication, tout comme le catalogue, présente en près de quarante pages  une rédaction très détaillée et chronologique de la vie essentiellement politique du duc Decazes, de sa naissance en 1780 à 1858, deux ans avant sa disparition. Dans cet appendice est également évoquée la généalogie de la Maison Sainte-Aulaire, de 1393 à 1854.

 

statue decazes
    Le duc Decazes est présent par ses statues. Celle de Libourne, ci-dessus inaugurée le 2 mars 1865, est due à Dumont, et non comme assez souvent indiqué Jaley...Le fondeur fut Thiebaut. Trois mètres de hauteur, sur un piedestal de quatre, le duc est en costume de la Restauration. Déposée en 1941 puis disparue, elle est remplacée en 1951 par la statue actuelle, toute différente.

    L'extrait suivant du Bulletin de Libourne, septembre 2011 en retrace l'histoire, ► ICI.

     Decazeville en Aveyron  rend également honneur au duc par une statue.Les deux statues de bronze sont réunies ci-dessous.


statue decazes


decazes




Vous avez pu découvrir, sur ce site, de multiples portraits du duc Elie Decazes : statues, bustes, tableau, gravures et même photographie. Voici, pour varier, un médaillon en plâtre. Le duc porte les insignes de la Légion d'Honneur, ainsi que la plaque de Grand  Croix, à gauche sur la poitrine, comme il se doit. Celle-ci lui fut attribuée en 1841. Le cordon est aussi présent.

    On ne peut s'empêcher de faire un rapprochement avec le tableau, dans un musée danois,  de Court : c'est à la même époque, avec le même habit et les mêmes décorations, mais de profil. 






infographie JR
photographie aimablement communiquée par B. Lefevre
médaillon plâtre, diam 24 cm, cerclé laiton, socle bois
sans signature

http://www.proantic.com/display.php?mode=obj&id=16358

Après la disparition du duc en 1860, sa famille offrit au Sénat, pour le Palais du Luxembourg, une table. Connue sous le nom de table Decazes, vous pouvez la découvrir, Salle des Conférences.
table Decazes



              
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